Aux armes citoyens !
La France est un pays où on se ressource de son passé.
Strasbourg, nuit du 25 au 26 avril 1792. À la lumière vacillante de sa bougie, le capitaine du génie Rouget de Lisle compose, à la demande du maire de Strasbourg, le baron Philippe-Frédéric de Dietrich, « Le Chant de guerre pour l’armée du Rhin », destiné à galvaniser les troupes. Il ne sait pas encore que son chant deviendra notre hymne national : « La Marseillaise ».
Allons enfants de la patrie…
Strasbourg, 4 janvier 1980
Une autre bataille s’engage. Deux cents parachutistes coiffés du béret rouge sont venus pour faire annuler le spectacle, mécontents de la version reggae enregistrée quelques mois plus tôt par Serge Gainsbourg. Gainsbourg arrive sur scène, lève le poing et chante à cappella La Marseillaise ; les paras se figent au garde-à-vous et reprennent le chant avec les spectateurs. Fin de l’hymne, extinction des feux. C’est aussi ça, le courage d’un artiste patriote.
Aux armes et cætera, champ de tension culturel.
Qu’est devenue cette capacité de la culture française à agiter le bocal des idées ?
L’exception culturelle française a-t-elle disparu ? Bien sûr que non !
Mais nous avons construit une société où la logique économique dicte les choix culturels, où le divertissement devient synonyme de culture.
D’où vient ce sentiment que l’offre ne se renouvelle plus ?
Les supports sont pourtant plus nombreux à nous proposer de la quantité ; mais qu’en est-il de la qualité et de la diversité ?
Aux armes et cætera…
Les chiffres de fréquentation du théâtre et la vente de livres sont en baisse. Le nombre de fermetures de librairies indépendantes et le vieillissement du public de la musique classique donnent des raisons de s’inquiéter. L’offre des plates-formes et des librairies en ligne menace notre exception culturelle.
Qu’un sang impur abreuve nos sillons.
Imaginez, Poissy sans notre librairie du Pincerais ? Voulons-nous une offre culturelle tenue par des opérateurs dont le but est la performance économique ? Le profit ne doit pas être l’unique horizon de la culture. Ce qui compte, c’est l’impact social de ce que l’on dit, de ce que l’on fait, de ce que l’on est. Nous pouvons donner du sens tout en étant à l’équilibre financier.
Contre nous de la tyrannie… Aux armes et cætera…
Attention à la tentation d’un répertoire rassurant, pensé avant tout pour remplir les salles, au risque de ne proposer au public que des œuvres dont il connaît déjà les répliques et les notes.
Marchons, marchons… hors de notre zone de confort, combien de Requiem de Mozart, d’Orphée et Eurydice de Gluck, de Passions et de cantates de Bach, des Quatre Saisons de Vivaldi faudra-t-il encore ?
Où est passé ce goût du risque à notre époque ? Une société qui ne prend plus de risque artistique finira par ne plus supporter le débat démocratique.
Poissy, grâce à une volonté politique, avait innové en créant un festival de musique baroque. Je me souviens de ces nombreuses soirées où les musiciens médusés assistaient, béats, à une ovation de dix minutes, public bouillant, debout. D’ailleurs, la salle Molière du théâtre, à l’acoustique d’exception, ne se trouve-t-elle pas au cœur de la mairie ? Tout un symbole… jusque dans nos bras…
Ces glorieux aînés ne sont plus là, mais retrouvons la trace de leurs vertus : l’audace.
L’Origine du monde de Gustave Courbet, L’Après-midi d’un faune de Claude Debussy, Olympia de Manet, Le Sacre du printemps de Stravinski ont créé la nouveauté, la crispation, le scandale avant la consécration.
Le public n’est pas réfractaire à une dose de nouveauté, mais il est prudent lorsqu’il paie sa place de spectacle, surtout avec le coût des billets d’aujourd’hui. Il peut accueillir une œuvre originale, contemporaine, à condition de la rencontrer.
Proposons et soutenons de jeunes artistes, mais attention de ne pas engendrer un luxe qu’une minorité seule pourrait se permettre.
L’État, les régions, les municipalités réduisent les aides à la création et à la culture en oubliant qu’elle ne se résume pas à des dépenses, mais qu’elle est un artisan du lien social, de l’émancipation, de la vie associative, des compagnies de théâtre et de musiciens.
La culture n’est pas une affaire de comptables ni de tableaux Excel. Que peut une société sans artistes, une ville sans théâtre, sans librairie ? Que peut un artiste devant une salle vide ?
Aux armes, citoyens, formez vos bataillons, marchons pour que la culture se répande dans nos écoles, nos rues, nos villes et nos campagnes. La fête nationale est un moment de vie, de mixité, d’échange et de diversité. Le 14 juillet commémore l’événement fondateur contre une pensée dominante pour nos valeurs de liberté, liberté d’expression et le droit de défendre un certain regard sur le monde ; Allons enfants de la patrie, le jour de gloire doit arriver.
La vocation de l’artiste n’est pas de rassurer, mais de donner des émotions, de bouleverser, de faire réfléchir.
Bonne fête nationale à tous.
Une réflexion citoyenne d’Eric Bégé.



