Le même film, dix ans d’écart
Edito de Christophe Mato, republié, suite à une publication Facebook de l’auteur.
Le 5 juin 2026, dans une ferme du Wisconsin, Donald Trump accorde une interview à Kristen Welker, journaliste de NBC. La météo est mauvaise, les questions sur l’Iran ne lui plaisent pas. Il coupe l’interview : « Vous êtes soit corrompue, soit débile. » Il enchaîne : « La presse est pourrie, votre émission est pourrie, vous jouez leur jeu. » Puis il tourne le dos et s’en va.
Ce qui frappe n’est pas que cela se soit produit. C’est que personne n’en soit vraiment surpris.
Voilà où nous en sommes : l’insulte directe d’un président en exercice à une journaliste en direct, dans une ferme, devant les caméras, est devenue un événement ordinaire. Elle sera commentée deux jours, puis noyée dans le flux suivant. C’est la définition même de la normalisation : non pas l’acceptation du scandale, mais la disparition de la capacité à en être scandalisé.
Comment en est-on arrivé là ? Et surtout : pourquoi cette question nous concerne directement, en France, aujourd’hui ?
↪️ La chronologie américaine : une pente, pas une rupture
Fox News est fondée en 1996. Pendant une décennie, les élites américaines (médiatiques, politiques, académiques) la regardent avec une condescendance amusée. C’est excessif, c’est vulgaire, c’est grotesque. Ça ne compte pas vraiment. — Erreur fatale.
Pendant vingt ans, Fox News opère une normalisation silencieuse et méthodique. Elle déplace ce qui est dicible. Elle installe un lexique (invasion, remplacement, élites corrompues, vraie Amérique). Elle fabrique une audience qui n’a plus de référent commun avec le reste du pays. Elle transforme la politique en guerre culturelle permanente.
En 2016, Donald Trump est élu. Ce que Fox avait normalisé pendant vingt ans devient le langage du pouvoir. En 2025, Pete Hegseth (ancien présentateur de Fox News) devient secrétaire à la Défense et prononce devant les croix blanches de Normandie un discours assimilant les migrants méditerranéens à une armée d’invasion nazie. En 2026, le président des États-Unis insulte une journaliste dans une ferme et tourne le dos aux caméras.
Ce n’est pas une rupture. C’est une arrivée. Le terminus d’un trajet commencé trente ans plus tôt, que personne n’a voulu voir parce qu’il était trop lent pour alarmer.
↪️ La France : le même film, le curseur décalé
CNews s’impose comme première chaîne d’information française entre 2017 et 2020. Comme Fox News en son temps, elle est regardée avec condescendance par une partie des élites françaises : c’est excessif, c’est vulgaire, ça ne compte pas vraiment. — Même erreur. Même mécanique.
Mais le grotesque français fonctionne différemment de l’américain, et cette différence mérite d’être comprise, car elle est souvent mal interprétée. En France, le registre dominant n’est pas l’insulte frontale. C’est ce que les Anglo-Saxons appellent le dog whistle (littéralement le « sifflet à chien »).
Le principe : un message à double fond, anodin pour une partie de l’audience, parfaitement audible pour l’autre. Prononcer le nom « Glucksmann » avec un accent appuyé ne dit rien d’explicitement antisémite, et c’est précisément son efficacité. Le locuteur peut toujours nier. Dénoncer la manœuvre vous expose immédiatement au « vous voyez du racisme partout », ce qui retourne l’accusation contre celui qui l’a identifiée. Le message est passé, sans laisser de traces.
C’est « l’ensauvagement » de Retailleau, le lexique de la contamination biologique appliqué à l’immigration, sans jamais prononcer les mots interdits. C’est la « priorité nationale » de Le Pen habillée en principe républicain. C’est Zemmour convoquant Charles Martel pour parler des banlieues.
Le dog whistle français est plus sophistiqué que l’insulte trumpienne. Il est aussi, pour cette raison, plus insidieux. Trump peut être cité, condamné, réfuté. Le dog whistle avance masqué. Il normalise sans laisser de prises à la réfutation. Et il fonctionne : Éric Zemmour, sorti directement des plateaux de CNews, a obtenu 7% à l’élection présidentielle de 2022. La chaîne a fait pour la droite identitaire française ce que Fox News avait fait pour le mouvement MAGA, fabriquer une audience, installer un lexique, rendre dicible ce qui ne l’était pas.
↪️ Le carburant commun : la colère des abandonnés
Des deux côtés de l’Atlantique, la même matière première. Thomas Frank, dans What’s the Matter with Kansas?, a montré comment les Républicains ont convaincu les classes populaires américaines de voter contre leurs intérêts économiques en substituant la guerre culturelle à la question sociale. La colère des déclassés du Midwest, réelle, légitime, enracinée dans des conditions de vie qui se dégradent, est captée et redirigée vers des ennemis culturels : les élites côtières, les intellectuels, les migrants.
Didier Eribon, dans Retour à Reims, raconte la même histoire en français. Ses parents, anciens électeurs communistes, votent Front National. Non par aveuglement, par abandon. La gauche a déserté le terrain social, culturellement et politiquement. Le FN a occupé le vide. Le vote d’extrême droite n’est pas une aberration : c’est une réponse cohérente à une trahison réelle.
Kansas et Reims.
Deux pays, deux langues, un seul mécanisme : la colère légitime des abandonnés transformée en carburant pour ceux qui les ont abandonnés. C’est le vertige de la chose, ce n’est pas une manipulation pure venue d’en haut. C’est aussi une rationalité venue d’en bas. L’électeur ne se trompe pas sur sa colère. Il se trompe sur sa cible. Et cette erreur est entretenue, alimentée, industrialisée, par Fox News depuis trente ans, par CNews depuis dix ans.
↪️ Ce que la chronologie nous dit
La France de 2026 ressemble aux États-Unis de 2010. CNews a l’âge qu’avait Fox News quand Barack Obama était élu, quand le Tea Party commençait à muter en quelque chose que personne ne prenait encore tout à fait au sérieux.
Dix ans plus tard, Trump était président.
Ce parallèle n’est pas une certitude. La France a des pare-feux que les États-Unis n’avaient pas ou ont perdus : une haute fonction publique avec ses propres normes, une presse encore pluraliste qui impose un coût réputationnel réel, une tradition républicaine comme référent commun auquel même l’extrême droite est obligée de se référer, de s’y habiller. Mais ces pare-feux ne sont pas des garanties. Ce sont des résistances. Et les résistances s’usent.
↪️ Nous ne regardons pas l’Amérique
Voilà ce qu’il faut comprendre, et que nous refusons de voir parce que c’est inconfortable : nous ne regardons pas l’Amérique comme un autre pays dont les excès nous seraient étrangers. Nous regardons une trajectoire. Le même film, avec dix ans d’avance sur nous. Trump insultant une journaliste dans une ferme du Wisconsin n’est pas un spectacle exotique. C’est une destination possible. Hegseth à Normandie n’est pas une anomalie américaine. C’est un avertissement.
La différence entre le grotesque américain assumé et le dog whistle français sophistiqué n’est pas une différence de nature. C’est une différence de stade. L’un est arrivé au bout de sa pente. L’autre est encore en train de la descendre.
Nous en sommes au premier tiers du film. Nous connaissons la fin. La question est de savoir si nous acceptons de la regarder en face, avant que le générique de fin ne nous surprenne.



