Le parquet de la discorde
Vendredi 17 juillet 1928
« Allô, Monsieur Jeanneret ? Il me semblait pourtant avoir été très claire lors de notre dernier entretien. Je souhaite que le sol de ma maison soit recouvert de parquet, et non de carrelage, comme vous semblez vouloir me l’imposer. Je désire une maison moderne, certes, mais aussi chaleureuse, confortable et agréable à vivre. Le bois répond bien mieux à ces attentes. »
Le Corbusier, Charles-Édouard Jeanneret de son vrai nom, répond calmement : « Chère Madame Savoye, je ne cherche nullement à vous imposer mes choix. Permettez-moi simplement de vous expliquer ma vision. Votre maison n’est pas destinée à être une demeure ordinaire : elle sera une œuvre d’architecture moderne, novatrice, où chaque matériau est choisi pour servir une idée. Le carrelage n’est pas seulement une question d’esthétique ; il est plus hygiénique, plus lumineux et s’inscrit parfaitement dans l’esprit de cette architecture nouvelle que je souhaite réaliser pour vous. »
Le ton est donné. Eugénie Savoye est une femme moderne qui participera activement à l’élaboration de la célèbre villa. Sportive accomplie, elle adore conduire, joue au golf de Saint-Germain tout proche, elle est indépendante et n’est pas une cliente docile, elle va réussir à imposer sa vision d’une maison de campagne, confortable et lumineuse avec le confort moderne pour y vivre en famille à l’architecte le plus célèbre du XXe siècle qui souhaite créer une machine à vivre, un monument avant-gardiste.
À l’image de L’Esprit nouveau, la revue créée en 1920 par Le Corbusier et Amédée Ozenfant, reflète l’air du temps. L’objectif de la publication est de redéfinir les rapports entre l’art, l’industrie et la culture de masse. Le béton armé et l’acier sont les matériaux révolutionnaires de ce nouveau siècle. Il s’agit de lutter contre des villes insalubres où la tuberculose fait encore des ravages. Le Corbusier propose une pensée urbaine radicale au service d’une hygiène sociale répondant à l’évolution des besoins de l’époque.
Cependant, Madame Savoye réussira à imposer une cave à vin, un garage pour 3 voitures « Voisin », une cuisine moderne, spacieuse, une villa pensée pour les « heures claires » de la famille. Le Corbusier, lui, y applique ses cinq points de l’architecture moderne : les pilotis, le toit-jardin, le plan libre, la façade libre et les fenêtres en bandeau.
L’expression « pas piqué des vers » peut convenir à la correspondance entre le génie et sa cliente, mais certainement pas au mobilier fait de cuir et d’acier que le génie cherchera à imposer à sa cliente, tentative qui se soldera sans résultat.
Elle sera enfin livrée avec des retards et des malfaçons. La villa des « heures claires » pour l’une et la « machine à habiter » pour l’autre, créera une magnifique maison, mais inconfortable et paradoxalement insalubre, impossible à habiter.
Vendredi 17 juillet 2026, nous nous retrouvons à l’occasion des dix ans de son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO.
La villa Savoye est aujourd’hui connue dans le monde entier et participe au rayonnement de Poissy et de la France dans l’histoire de l’architecture.
J’imagine Madame Savoye, souriante, observant depuis la terrasse, cent ans plus tard, ce jour de fête qui réunit les enfants et les familles du quartier de Beauregard, dansant au son du disco diffusé par un DJ installé dans sa deudeuche jaune, le pari de la nouvelle équipe dynamique de la villa est en passe de se réaliser : construire un lieu vivant qui rassemble dans ce quartier à l’extérieur du centre historique où souffle le vent de la jeunesse et de l’insouciance. Pour partager des moments heureux et des moments culturelles.
Aujourd’hui, la villa nous interroge sur les modes et les standards de l’urbanisme et nous rappelle que les œuvres qui traversent le temps sont rarement parfaites dès le premier jour.
Elle nous rappelle que la vie se construit autour de désaccords et de compromis en avançant par essais et erreurs.
Mais je m’égare entre culture et réalisme …à moins que non, à moins que ce soit le cœur du sujet.
Deux visions de la société s’affrontent : construire une maison confortable et moderne pour loger une famille ou construire un concept, une idée d’une machine à vivre.
Mais au fait, chères lectrices, chers lecteurs : Parquet ou carrelage ?
Réponse en image : Par une chaude soirée de l’été 1931, Eugénie Savoye traverse pieds nus le grand salon. Le carrelage conserve encore la fraîcheur du soir. Elle rejoint sa chambre, laisse tomber sa robe sur le parquet, puis s’allonge quelques instants.
Finalement, la villa est née d’un désaccord et le compromis l’a emporté.
Contribuion d’Eric Bégé



