Hegseth : le discours d’un fou
Edito de Christophe Mato, republié suite à sa première publication sur la page Facebook de l’auteur.
Le secrétaire d’Etat, Pete Hegseth, a été critiqué par la plupart des médias français. Certains l’ont même déclaré « personna non grata ».
Il a parlé devant 9 387 croix blanches. Devant les noms gravés de gamins de dix-neuf ans morts sur Omaha Beach pour que l’Europe respire à nouveau. Et là, dans ce lieu où le silence lui-même est un devoir, Pete Hegseth a osé l’analogie : « Aujourd’hui, différentes plages européennes sont prises d’assaut par différentes idéologies dangereuses. Les plages d’Espagne, d’Italie, de Grèce et de Bulgarie. Des bateaux et des hommes arrivent. » Il avait auparavant boycotté la cérémonie internationale, celle des alliés, celle des Européens, pour se réserver la scène américaine. Il portait une casquette. La nausée est légitime. Mais elle ne suffit pas. Car c’est précisément ce que ce discours veut produire.
↪️ Il y a dix ans, une carrière s’arrêtait là
Rappelons ce que ce discours représente dans l’ancien monde politique. Un secrétaire à la Défense qui utilise l’anniversaire du Débarquement, le sacrifice commun de centaines de milliers de soldats américains, britanniques, canadiens, français, polonais… pour dénoncer l’immigration en Méditerranée : c’était, en 2015 ou même en 2020, une faute politique létale. Irrécupérable. Le genre de sortie qui provoque une démission dans les 48 heures, des excuses publiques en larmes, une mise à l’écart définitive.
Ce n’est pas une hypothèse. C’est ce que nos sociétés exigeaient encore récemment de leurs responsables : une relation minimale au respect des morts, à la décence mémorielle, à la distinction entre le passé et le présent. Violer cette frontière était un crime politique sans appel. Hegseth l’a violée. Il est encore en poste. Et c’est là que commence la vraie analyse.
↪️ Premier regard : Foucault et l’usage du grotesque
Michel Foucault, dans ses cours au Collège de France, a identifié une forme de pouvoir qu’il nomme « ubuesque » ou grotesque et qu’il distingue soigneusement d’un pouvoir affaibli par le ridicule. Le pouvoir grotesque n’est pas un pouvoir qui subit le ridicule : c’est un pouvoir qui l’utilise. L’indécence ostentatoire d’Hegseth (la casquette sur les lieux d’une cérémonie d’État, le boycott de la commémoration multilatérale, l’analogie vomitive) n’est pas une maladresse. C’est une démonstration. Elle dit : nous pouvons nous permettre cela. Elle dit : les règles qui s’appliquaient à vos responsables ne s’appliquent plus aux nôtres. Elle dit, en creux, que l’impunité elle-même est devenue un message politique.
Face au grotesque, la réaction morale (l’indignation, la stupéfaction, le « comment ose-t-il ? ») est précisément la réaction attendue. Elle sidère. Elle occupe l’espace émotionnel. Elle génère du bruit qui profite à celui qui a provoqué. En criant au fou, on valide son théâtre.
↪️ Deuxième regard : Girard et la sacralisation du bouc émissaire
René Girard a montré comment les sociétés traversées de tensions internes trouvent leur unité provisoire dans la désignation d’une victime collective. Le bouc émissaire n’est pas choisi au hasard : il doit être différent, extérieur, vulnérable et sa désignation doit être sacralisée par un contexte qui la rende incontestable. Hegseth ne prononce pas son discours anti-migratoire depuis Washington. Il le prononce à Colleville-sur-Mer, devant les croix blanches.
Ce choix n’est pas anodin. Il est même le cœur du dispositif. En convoquant le sacrifice des morts de 44 comme arrière-plan de sa désignation, Hegseth sacralise la persécution. Les soldats tombés deviennent garants mythiques de la haine d’aujourd’hui. Le migrant qui débarque en Grèce ou en Espagne est assimilé, sans que le mot soit prononcé, au soldat nazi qui défendait le Mur de l’Atlantique. La mémoire du Débarquement est enrôlée rétroactivement dans la guerre civilisationnelle de la droite identitaire américaine. C’est une profanation symbolique d’une précision chirurgicale. Elle ne se produit pas malgré la solennité du lieu, elle se produit grâce à elle.
↪️ Troisième regard : Arendt et la destruction du sens commu
Hannah Arendt, dans Du mensonge en politique et dans Les Origines du totalitarisme, distingue le mensonge ordinaire, celui qui cherche à tromper, du mensonge structurel, dont l’ambition est tout autre : non pas convaincre, mais détruire le terrain commun sur lequel la vérité et le mensonge peuvent encore être distingués.
Quand Hegseth assimile des réfugiés fuyant la guerre ou la misère à une armée d’invasion, il ne commet pas une erreur d’analyse. Il ne dit pas quelque chose de faux en croyant le dire vrai. Il pose un acte de destruction du langage commun. Il sait que l’analogie est intenable. Il sait qu’elle sera démontée, réfutée, dénoncée. C’est précisément le but. Car chaque réfutation consomme de l’énergie civique. Chaque démonstration de l’absurdité de l’analogie occupe des journalistes, des historiens, des responsables politiques, des éditorialistes, dont cet auteur. L’espace public se remplit de bruit. Le citoyen ordinaire, submergé, finit par ne plus savoir où est le réel. Arendt appelait cela l’épuisement cognitif : saturer l’espace de l’absurde jusqu’à ce que la résistance intellectuelle s’épuise. Le discours d’un fou produit l’effet d’un stratège.
↪️ La preuve par le silence républicain
Un détail confirme que nous n’avons pas affaire à un dérapage mais à une stratégie : les réactions dans le propre camp d’Hegseth.
Le représentant républicain Don Bacon, membre de la commission des Forces armées de la Chambre, a déclaré sur CBS que les commentaires n’étaient « pas utiles » et que la commémoration de Normandie « aurait dû se concentrer sur les 3 000 soldats tombés en un seul jour ». Son collègue républicain Michael McCaul a jugé les propos « inappropriés ».
Ces critiques sont réelles. Et elles sont parfaitement impuissantes. Personne ne sanctionne. Personne n’exige de rétractation. Le malaise s’exprime et se dissout. Ce silence, cette incapacité à agir malgré la désapprobation, confirme que le discours grotesque a rempli sa fonction : tester les limites, les repousser, constater qu’elles cèdent. Et recommencer.
Un chercheur allemand du Center for Advanced Security Studies, interrogé par NBC News, a formulé l’ironie avec une précision clinique : il y a quelque chose de sombre à voir le jour qui commémore la libération de l’Europe du nationalisme extrême servir de tribune à un discours qui, en retour, ravive ce même nationalisme à travers le continent.
↪️ Ce que nous devons comprendre
Le vrai scandale n’est pas qu’Hegseth soit fou. Il ne l’est pas. C’est un homme qui sait exactement ce qu’il fait, pourquoi il le fait, et devant qui il le fait. Le vrai scandale est que nous soyons contraints, encore et toujours, de réagir comme s’il l’était, de dénoncer l’indécence, de rappeler l’histoire, de protéger la mémoire des morts contre ceux qui les instrumentalisent. Ce travail est nécessaire. Mais il est aussi, en partie, le produit de leur calcul. Comprendre cela ne dispense pas de résister. Il n’y a pas d’autre choix que de continuer à nommer, à démontrer, à refuser la normalisation. Mais résister avec lucidité, savoir que l’indignation elle-même peut être un instrument entre leurs mains, c’est la seule forme de résistance qui ne leur appartient pas encore.
Devant 9 387 croix blanches, Pete Hegseth n’a pas perdu la tête. Il a calculé. Et c’est infiniment plus grave.



