La pousse d’après
Un enfant se tient au bord d’un puits. La chute fatale semble imminente. Un homme passe, aperçoit l’enfant en danger et se précipite pour le sauver.
Mencius, philosophe chinois, voyait dans cet élan spontané de compassion une disposition profondément humaine. Nous ne pouvons rester indifférents devant un enfant menacé. Mais qu’en est-il lorsque le danger ne concerne plus un enfant, mais notre société ? Devant ma fenêtre, il y avait une magnifique colline boisée. Tout le monde aimait s’y promener, prendre soin des jeunes pousses et respecter les vieilles souches. Puis, petit à petit, le déboisement a commencé. Un arbre par-ci, un autre par-là. Une parcelle, puis une autre, encore une autre… Aujourd’hui, plus rien n’y pousse. La colline a été privée, peu à peu, des conditions nécessaires à sa vitalité.
Que nous enseigne cette colline déboisée ?
Notre environnement nous façonne. Je reste persuadé que la méchanceté n’est pas le fond de la nature humaine, mais elle peut naître de conditions d’existence qui se dégradent. Un remède possible, c’est la solidarité : secourir celui qui tombe, mais aussi empêcher que la société se dégrade. Pour devenir une force collective, la solidarité doit s’apprendre, se cultiver et se transmettre.
Comment former des citoyens capables de s’impliquer dans le bien commun et leur donner les moyens d’agir ?
La lucidité et le pragmatisme doivent nous guider. Nous connaissons tous cette petite musique intérieure qui nous alerte lorsque nous faisons fausse route ! Nous savons ce qu’il faudrait faire, le travail à accomplir, l’effort à fournir. Et pourtant, nous avons tendance à en déléguer la responsabilité.
Il est temps de reconstruire un socle solide, et cela commence par l’humilité, une vertu essentielle, devenue presque obsolète. Nous sommes piégés par un sentiment permanent de supériorité ou d’infériorité. Tu es unique… oui, mais comme les autres.
Construire une société juste, ça ne se décrète pas : ça se construit chaque jour ! Par l’attention portée aux plus vulnérables, par des gestes concrets, par la responsabilité que chacun accepte de prendre envers les autres.
Pour reconstruire notre forêt, il nous faut des bâtisseurs, des éducateurs, de l’humilité et la volonté de travailler ensemble. Attention à ne pas se tromper de bannière : je défends le choix de construire une société plus juste ; tout le reste n’est que diversion.
Imaginez l’incompréhension, mêlée à une certaine curiosité, lorsque j’ai proposé une action collective et désintéressée pour planter des graines sur cette colline désolée ! Certains ricanaient déjà. Il y a toujours quelqu’un pour attendre l’échec d’une initiative et déclarer ensuite : « Je vous l’avais bien dit que ça ne marcherait pas ! »
Et pourtant, peu à peu, la frustration s’est transformée en dialogue. Un petit groupe a commencé à planter des graines. L’idée a fait son chemin : j’ai compris que la société ne se transforme pas seulement en dénonçant ce qui ne va pas : elle change aussi quand nous apprenons à agir ensemble.
Il faudra du temps pour que les pousses grandissent. Certaines ne prendront peut-être jamais. D’autres auront besoin d’être protégées. D’autres encore ne prendront pas le chemin escompté, mais quelque chose aura été mis en mouvement.
Depuis la nuit des temps, c’est cette impulsion à porter secours à l’autre qui fonde le lien humain.
Et au fait, qu’est devenu l’enfant au bord du puits ?
Il est devenu un adulte. Il prend toujours le temps de rendre visite à l’homme qui l’a sauvé, il y a bien longtemps.
Une contribution d‘Eric Bégé


