Lafarge condamnée pour financement de terrorisme en Syrie : une décision historique dans la lutte contre l’impunité des multinationales
Communiqué
Lafarge et quatre anciens hauts dirigeants ont été reconnus coupable de financement de terrorisme et violation de sanctions internationales par le tribunal correctionnel de Paris. Près de 10 ans après que Sherpa, ECCHR, et des anciens salariés syriens de Lafarge ont déposé plainte, cette décision marque un tournant majeur dans la lutte contre l’impunité des multinationales. Toutefois, l’accès à la justice a été une nouvelle fois refusé aux salariés syriens qui attendent toujours d’obtenir réparation.
La société Lafarge, ainsi que quatre anciens cadres de l’entreprise ont été reconnus coupables d’avoir financé à hauteur de 5,5 millions d’euros des groupes terroristes – notamment l’État islamique – entre 2013 et 2014 afin de maintenir en activité sa cimenterie en Syrie, en pleine guerre civile, malgré les risques pour ses salarié·es. Le tribunal a prononcé la peine d’amende maximale pour l’entreprise, et des peines de prison allant de trois à six ans pour les anciens dirigeants.
Quatre autres personnes ont également été condamnées : deux responsables locaux de la sécurité et deux intermédiaires, dont l’homme d’affaire syrien Firas Tlass.
Cette décision est doublement historique : c’est la première fois qu’une entreprise est condamnée pour financement d’entreprise terroriste. Par ailleurs, aucune autre affaire de financement du terrorisme examinée par la justice n’avait jusqu’à présent porté sur des montants aussi élevés.
Une décision historique pour la responsabilité des multinationales
Le tribunal correctionnel de Paris a établi que Lafarge avait instauré un système de paiements à des groupes armés dans le but de protéger son usine en Syrie. Des montages financiers opaques ont été mis en place pour tenter de dissimuler ces paiements ou leurs destinataires.
Ce sont les décisions conjointes des cadres dirigeants du siège à Paris et de la filiale syrienne qui ont rendu possible la mise en place de ce système qualifié de « véritable partenariat commercial avec l’État islamique » par le tribunal, et ce dans l’intérêt du groupe Lafarge. La condamnation de dirigeants à titre individuel ne doit pas éclipser la responsabilité de la société.
La condamnation de Lafarge pour financement du terrorisme via sa filiale syrienne est inédite et fera jurisprudence. Les multinationales ne peuvent plus se cacher derrière leurs filiales à l’étranger pour échapper à leur responsabilité. C’est une victoire majeure pour la lutte contre l’impunité des multinationales impliquées dans des violations graves des droits humains.
“Lafarge savait ce qui nous arrivait – les checkpoints, les menaces, la peur quotidienne –, mais a choisi de mettre en danger la vie de ses employés au nom du profit. En tant qu’anciens employés de Lafarge ayant témoigné, et au nom d’un grand nombre de nos anciens collègues, nous avons chacun une histoire différente de souffrance, mais nous sommes unis par notre confiance dans le système judiciaire français et par la certitude que ce que nous avons enduré ne restera pas impuni. Même si nous sommes déçus aujourd’hui, après dix ans, et bien que nous n’ayons toujours pas obtenu d’indemnisation ni de reconnaissance de nos souffrances, nous n’abandonnerons pas et continuerons à revendiquer nos droits et la justice que nous méritons », ont déclaré d’anciens employés de Lafarge, qui ont témoigné lors du procès.
L’accès à la réparation demeure inaccessible aux anciens salariés de Lafarge
Plus de 190 anciens salariés syriens de Lafarge s’étaient constitués parties civiles. Ils étaient une dizaine à venir témoigner avec « force, précision, dignité et humanité » lors du procès, selon les mots du tribunal. Ils ont pu raconter leur quotidien marqué par les menaces de licenciement, les enlèvements, la traversée de zones avec des snipers, des check-points, les bombardements et les risques de représailles de la part de groupes armés.
Toutefois, le tribunal a déclaré qu’ils ne pouvaient pas prétendre à une réparation, considérant qu’il ne peut y avoir de préjudice personnel du fait de l’infraction de financement de terrorisme. Plus d’une décennie après les faits, les anciens salariés syriens devront encore attendre que justice leur soit rendue. Les obstacles pour accéder à la réparation sont nombreux et constituent un défi pour un accès effectif à la justice des personnes affectées par les multinationales.
Complicité de crimes contre l’humanité : à quand un procès ?
La période durant laquelle Lafarge a financé l’État islamique coïncide avec les atrocités commisses contre la population syrienne ainsi que le début du génocide des Yézidi·es. Pour ces raisons, Lafarge reste mise en examen pour complicité de crimes contre l’humanité : après près de huit années d’instruction, il est crucial que cette question puisse également être examinée devant un tribunal. Sherpa et ECCHR continueront à accompagner les anciens salariés syriens et demander que justice leur soit rendue.
Le rôle essentiel de la société civile aux côtés des juridictions
Réels contre-pouvoirs, les associations et les journalistes d’investigation sont indispensables dans la lutte contre les crimes économiques. La tenue de ce procès résulte de la plainte déposée en 2016 par Sherpa et ECCHR aux côtés d’anciens salariés de Lafarge, suivie de dix années de travail associatif et d’investigations judiciaires.
Cette affaire le rappelle : la justice est un pilier indispensable de l’État de droit et un maillon essentiel dans la lutte contre l’impunité des multinationales. Il est crucial qu’elle demeure indépendante et dispose de moyens suffisants, face à des acteurs aux ressources considérables disposant d’importants relais médiatiques et politiques.
Le 13 avril 2026
