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ÉTAT DES LIEUX DES VIOLENCES ET DES DISCRIMINATIONS À CARACTÈRE RACIAL EN FRANCE

Une étude de l’Ifop menée pour la LICRA auprès d’un échantillon national représentatif de 14 025 personnes.(1)

C’est dans un contexte marqué par une montée de la question raciale dans le débat public – illustrée ce 4 avril 2026 par la tenue d’une marche contre le racisme et les discriminations en réaction aux attaques racistes ayant visé un maire de Seine-Saint-Denis – que l’Ifop et la LICRA publient les résultats d’un état des lieux des racismes en France. Les études permettant de mesurer dans toute leur diversité les formes de racisme subies par l’ensemble des Français étant rares, cette enquête offre la première cartographie exhaustive de l’exposition des Français aux comportements racistes selon leur appartenance ethnique et religieuse. La force du dispositif mis en place par l’Ifop tient non seulement à l’ampleur d’un échantillon sans équivalent dans le paysage de la recherche sur ces questions (14 025 personnes) mais aussi à l’usage de variables d’analyse permettant de documenter de manière inédite l’expérience du racisme chez des groupes jusqu’ici peu étudiés. Or, ce que montre cette enquête, c’est le caractère massif et incontestable du racisme en France. Il s’exprime dans de multiples espaces de la vie sociale et touche l’ensemble de la population, y compris des groupes que l’on associe moins spontanément à cette expérience. Si la France ne peut être qualifiée de société systémiquement raciste, force est néanmoins de constater que le racisme est loin d’être un phénomène marginal ou résiduel : il constitue une réalité massive qui frappe de manière disproportionnée les minorités ethniques et religieuses et laisse des conséquences durables sur leurs trajectoires de vie et leur santé mentale.

ANALYSE DE L’ENSEMBLE DES RESULTATS

A) PRÈS D’UN FRANÇAIS SUR DEUX A DÉJÀ SUBI AU MOINS UNE FORME DE VIOLENCE OU DE DISCRIMINATION À CARACTÈRE RACISTE AU COURS DE SA VIE

1 – 46% des Français ont déjà été victimes d’agressions ou de discriminations à caractère raciste au cours de leur vie, soit près d’un citoyen sur deux. Ce chiffre global recouvre trois profils distincts : 14% ont été victimes uniquement d’agressions, 8% uniquement de discriminations, et 24% ont subi les deux formes cumulées – ce qui signifie qu’une victime sur deux a été exposée simultanément à des violences et à des traitements injustes dans l’accès aux droits ou aux services.

👉 Et ces phénomènes sont récents 24% des Français ont fait l’expérience d’un comportement raciste au cours des cinq dernières années, et 15% ont subi au moins une forme de discrimination raciale au cours des seuls 12 derniers mois – chiffres qui confirment que le racisme est bien une réalité contemporaine…

2 – Les formes d’expression de l’agression raciste sont dominées par les atteintes verbales, mais les formes les plus graves touchent aussi plusieurs millions de Français : moqueries ou propos vexants (25%), insultes (24%), menaces (14%), vols ou dégradations (11%), violences physiques (9%). Du côté des discriminations, c’est la tenue vestimentaire et le look (14%) qui constitue le premier motif invoqué, devant les origines ethniques ou culturelles (12%), la région ou le pays d’origine (12%), le nom ou le prénom (11%) et la couleur de peau (10%) – autant de marqueurs identitaires qui fonctionnent comme autant de déclencheurs de traitement inégal.

B) DES EXPÉRIENCES VÉCUES DE FAÇON TRÈS INÉGALE SELON L’APPARTENANCE ETHNIQUE OU RELIGIEUSE PERÇUE

3 – L’exposition aux violences et discriminations racistes est massivement concentrée sur les minorités visiblesavec un gradient d’intensité allant de 39% pour les personnes perçues comme « blanches » à 80% pour celles perçues comme « noires » – soit un écart de 41 points. Les personnes perçues comme « arabes » (70%) et les « métisses » (60%) s’inscrivent dans cet intervalle, confirmant que la pigmentation et les marqueurs phénotypiques demeurent les principaux déterminants de l’exposition au racisme en France.

👉 La part des personnes perçues comme « noires » ayant subi une agression raciste dans leur vie (49%) est deux fois et demie plus élevée que celle des personnes perçues comme « blanches » (19%). Cette surexposition des minorités visibles se manifeste avec une acuité particulière pour les violences physiques et les menaces, où les personnes perçues comme « noires » ou « arabes » sont exposées à des taux deux à trois fois supérieurs à ceux de la population blanche.

4 – L’appartenance religieuse constitue un second facteur majeur de surexposition les musulmans (79%) et les juifs (69%) présentent les taux les plus élevés, devant les bouddhistes (64%) et les protestants (57%), tandis que les catholiques (43%) se situent en deçà de la moyenne nationale. Ce tableau révèle que les discriminations à caractère religieux s’ajoutent aux discriminations ethno-raciales pour former des expériences cumulées particulièrement pénalisantes pour une fraction significative de la population française.

👉 Le degré de visibilité religieuse est un facteur aggravant. Ainsi, si 24% des musulmans disent avoir subi des discriminations en raison de leur tenue c’est le cas chez 41% de ceux portant un vêtement religieux. Cette discrimination basée sur les marqueurs visibles de religiosité s’exprime notamment dans le quotidien des musulmans portant des vêtements religieux. Par exemple, ils sont deux fois plus nombreux à déclarer subir des discriminations dans les transports (37% contre 18%).

C) L’ÉCOLE ET LE TRAVAIL : LES DEUX PILIERS DE LA MÉRITOCRATIE RÉPUBLICAINE MIS EN DÉFAUT

5 – Le milieu scolaire est l’un des premiers espaces d’exposition au racisme 11% des Français ont déjà fait l’objet de discriminations dans un établissement scolaire – une proportion qui monte à 35% chez les personnes perçues comme « arabes » et 34% chez celles perçues comme « est-asiatiques ». Plus préoccupant encore : 18% des victimes de discriminations en milieu scolaire ont déjà changé d’établissement en raison de ces risques, dont 31% des juifs – une mobilité contrainte qui révèle un effet structurant du racisme sur les trajectoires scolaires et les chances de réussite sociale.

👉 La précocité de cette exposition mérite d’être soulignée : chez les jeunes de 15-17 ans, 27% ont déjà été victimes de discriminations raciales en milieu scolaire. Cette accentuation chez les jeunes est encore plus marquée parmi ceux issus de groupes minoritaires : 46% chez ceux perçus comme « est-asiatiques » et 41% chez les musulmans.

6 – Le monde du travail est le second grand théâtre des discriminations raciales : 10% des Français déclarent avoir fait l’objet de tels traitements dans un cadre professionnel, une proportion qui atteint 30% chez les personnes perçues comme « noires » et 28% chez celles perçues comme « arabes ». Les conséquences sur les parcours professionnels sont mesurables : 26% des victimes ont déjà changé d’employeur en raison de ces risques, dont 36% des musulmans – traduisant un coût économique et social direct du racisme sur les trajectoires professionnelles des minorités.

👉 Les discriminations sur le lieu de travail sont encore plus fortes parmi les actifs : 35% chez les personnes perçues comme « noires » et 33% chez les musulmans.

D) LES INSTITUTIONS, ET NOTAMMENT LA POLICE, GÉNÈRENT UNE DÉFIANCE CROISSANTE CHEZ LES VICTIMES DE RACISME

7 – 19% des Français ayant interagi avec les forces de l’ordre au cours des 12 derniers mois estiment avoir été traités de façon injuste par la police – ce taux atteignant 37% chez les musulmans et s’établissant à 34% chez les personnes perçues comme « noires » ou « arabes ». Ce sentiment d’injustice génère un phénomène d’évitement institutionnel : 23% de ces personnes ont déjà renoncé à se rendre dans un commissariat alors qu’elles en avaient besoin, révélant un processus de retrait des institutions publiques alimenté directement par l’expérience du racisme.

8 – 21% des victimes d’agressions ou de discriminations raciales ont ressenti un fort sentiment de défiance à l’égard des institutions publiques à cause du racisme subi – une proportion qui grimpe à 41% chez les juifs et 37% chez les musulmans. Ce phénomène de délégitimation institutionnelle suit un gradient générationnel marqué (25% chez les moins de 35 ans, contre 16% chez les 65 ans et plus), signalant une érosion de la confiance républicaine particulièrement prononcée chez les jeunes générations.

E) LE RACISME NE S’ARRÊTE PAS À L’INSTANT SUBI : IL TRANSFORME LES COMPORTEMENTS, LES PARCOURS DE VIE ET IMPACTE LA SANTÉ MENTALE DES VICTIMES

9 – Plus de la moitié des victimes (52%) ont adopté des comportements d’évitement pour se protéger du risque de racisme, une proportion qui s’élève à 81% chez les victimes juives. Ces comportements sont multiformes : 39% ont évité de fréquenter certaines rues ou zones, 19% ont évité d’afficher une apparence susceptible de révéler leurs origines, 18% ont dissimulé leurs origines sur Internet ou les réseaux sociaux, et 9% ont renoncé à se rendre dans un commissariat alors qu’ils en avaient besoin.

👉 L’évitement des espaces publics touche des profils très différents avec la même intensité 58% des victimes juives et 43% des personnes se percevant comme « blanches » ont évité certaines rues ou zones – révélant des différentes géographies du sentiment d’insécurité raciste qui traversent l’ensemble du spectre ethno-religieux de la société française.

10 – Les conséquences psychologiques et existentielles du racisme sont profondes et durables : 24% des victimes ont vécu des périodes d’anxiété ou des états dépressifs (47% des victimes juives), et 7% ont eu des pensées suicidaires – un chiffre qui monte à 15% chez les juifs. La tentation de l’expatriation témoigne de l’intensité du désarroi ressenti 22% des victimes ont déjà envisagé de quitter la France, une proportion qui atteint 55% chez les victimes juives et 30% chez les victimes d’agressions physiques.

👉 Le désir de quitter la France est alimenté par l’intensité du racisme subi. Chez ceux qui ont vécu une agression physique les chiffres sont encore plus importants : 67% pour les juifs et 54% pour les musulmans montrant l’impact délétère qu’ont ces agressions les plus graves sur la croyance dans le pacte républicain. La visibilité de la différence va de pair la tentation de l’exil : 60% des musulmans qui portent des vêtements religieux ont envisagé de quitter le pays contre 39% chez ceux qui ne portent pas ce type de vêtement.

LE POINT DE VUE DE L’IFOP SUR L’ÉTUDE

Ce qui singularise cette étude par rapport aux dispositifs de mesure existants en France, c’est sa capacité à capturer l’intégralité du spectre des victimes de racisme, sans présélection par l’origine migratoire. Elle met ainsi la lumière sur l’angle mort des dispositifs centrés sur l’immigration post-coloniale comme l’enquête TEO, à savoir les minorités dites « intégrées » comme les juifs – pourtant surexposés aux violences raciales – et les personnes perçues comme « blanches » qui ont, certes, un taux de victimisation très inférieur à celui des minorités visibles, mais qui en valeur absolue représentent des millions de victimes d’agressions racistes.

L’un des principaux apports de cette étude est aussi de montrer que, si tous les groupes sont exposés au racisme, ceux-ci ne prennent pas partout les mêmes formes. Des dynamiques communes apparaissent – à commencer par l’importance des discriminations rapportées dans le cadre scolaire – mais les expériences diffèrent selon les groupes. Les juifs semblent ainsi davantage confrontés à un racisme diffus, ancré dans le quotidien comme dans des situations aussi ordinaires que les trajets en taxi. À l’inverse, les musulmans, les personnes perçues comme « noires » ou « arabes » rapportent davantage des formes de racisme institutionnel, dans leurs rapports à la police ou au monde du travail, sans pour autant adopter des stratégies de rupture ou d’évitement.

Cette étude révèle ainsi la coexistence de deux figures du racisme, obéissant à des logiques bien distinctes. La première est celle du racisme de surexposition des minorités visibles, c’est-à-dire un racisme phénotypique et post-colonial qui cible des corps, des noms, des accents, et se concentre sur les populations issues des vagues récentes d’immigration extra-européenne : le racisme que documentent les enquêtes TEO. La seconde est celle d’un racisme ciblant des minorités intégrées de longue date dans la société française, mais perçues sous d’autres registres – religieux, civilisationnel, culturel -, comme fondamentalement « autres » et dont l’exposition très élevée dément d’emblée l’idée que le racisme ne serait que la version contemporaine des tensions post-coloniales. Ces deux figures du racisme ont des répertoires distincts mais leurs effets sur les victimes sont, eux, comparables.

Car c’est bien cette convergence des effets qui constitue le résultat le plus frappant de l’étude. Malgré la différence des mécanismes, des histoires et des intensités, le racisme produit sur ses victimes les mêmes dynamiques de repli, d’évitement et de désillusion républicaine. La tentation de l’expatriation en est l’expression la plus révélatrice : ce taux atteint des niveaux vertigineux chez les juifs mais aussi chez les musulmans. Le racisme – quelle qu’en soit la cible, quelle qu’en soit la forme – produit les mêmes effets de déliaison sociale, de défiance institutionnelle et de tentation du départ. C’est là ce que cette étude démontre avec une force : loin d’être l’affaire exclusive d’une frange de la population issue des vagues récentes d’immigration, le racisme est un phénomène qui concerne l’ensemble de la société française, et dont la lutte appelle une mobilisation qui soit, elle aussi, universelle.

François Kraus, directeur du pôle « Politique / Actualités » de l’Ifop

Léo Major, chargé d’étude du pôle « Politique / Actualités » de l’Ifop

LE POINT DE VUE DE LA LICRA SUR L’ÉTUDE

Fondée en 1927, la LICRA est une association engagée dans la lutte contre toutes les formes de racisme, d’antisémitisme et de discriminations à caractère « racial ». Fidèle à une philosophie républicaine universaliste, elle s’oppose aux assignations identitaires qui tendent à fragmenter la société et qui portent atteinte à l’égalité en droits et en dignité des personnes. La LICRA agit sur les terrains de la prévention, de l’éducation et de l’action juridique, afin que les discours et les actes qui contestent ou attaquent ce principe d’égalité ne restent pas sans réponse, quels que soient les contextes dans lesquels ils se manifestent. Pour agir à bon escient, l’identification des dynamiques du racisme, de l’antisémitisme et des discriminations est essentielle, comme l’est leur documentation précise par des données chiffrées, des études sectorielles et des témoignages. L’action citoyenne comme les politiques d’État doivent prendre appui sur des mesures aussi précises que possible de phénomènes qui, en 2026, donnent le sentiment d’avoir envahi aussi bien la sphère publique que l’espace privé. 

Dans cette perspective, la LICRA a confié à l’IFOP le soin de réaliser une enquête d’une envergure exceptionnelle, portant sur un échantillon de plus de 14 000 personnes, représentatif de la population française. En complément d’enquêtes longitudinales menées par des chercheurs en sciences sociales ou d’études plus ciblées, ce dispositif d’exception fournit une photographie inédite de la société française confrontée aux violences et aux discriminations à caractère racial. Il permet à la fois d’identifier des réalités collectives et de mieux appréhender des situations individuelles, afin d’orienter au mieux les réponses à apporter à ces situations où l’égalité est mise à mal. 

L’étude IFOP/LICRA met en lumière certains domaines qui structurent la vie des Français, en premier lieu l’école et le travail, tout en analysant le rapport des citoyens aux forces de l’ordre, où la question de la confiance apparaît fragilisée pour une partie de la population. La défiance vis-à-vis des institutions retient particulièrement notre attention, tant elle rend palpables les risques d’une société fracturée où les principes républicains ne seraient plus à même de constituer un socle et un référentiel communs. 

L’impact des violences et discriminations sur les choix de vie des personnes et sur leur santé mentale prend de fait un aspect tout à fait préoccupant : comportements d’évitement, souffrance psychologique, pensées suicidaires, projet d’exil… Ces réalités imposent de considérer la portée et les conséquences très concrètes de ces agressions, dans leur intensité variable, sur la vie des Français. Au-delà de situations difficiles et de drames vécus dans l’isolement, c’est en définitive toute la société qui subit ces phénomènes dans leur dimension déstructurante et destructrice. Il faut à ce titre se convaincre que le racisme, l’antisémitisme et les discriminations ont un coût considérable pour notre pays, qui fragilise ses fondements universalistes et ses promesses d’émancipation. 

Cette étude ambitieuse doit contribuer à la prise de conscience collective, afin que ces agressions et discriminations ne soient ni minimisées, ni relativisées, ni banalisées, au risque d’un affaiblissement durable du pacte républicain. 

Lorsque 46 % des Français disent avoir déjà été victimes d’une agression ou d’une discrimination à caractère raciste au cours de leur vie, il est plus que temps de faire de cette lutte une grande cause nationale. 

 Mario Stasi, président de la LICRA 

Note

  1. « Étude Ifop pour LICRA réalisée par téléphone du 8 août au 2 septembre 2025 auprès d’un échantillon de 14 025 personnes représentatif de la population résidant en France métropolitaine âgée de 15 ans et plus. »