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Exposition-livre

L'artiste peintre triellois Victor Schlienger raconté par ses petits-enfants

Par : 
Claude Barouh

Découvrir qu'un artiste-peintre s'installa à Triel-sur-Seine en 1930 a excité la curiosité de certains membres de l'association Triel, Mémoire & Histoire (TMH). Apprendre qu'il a peint avec talent, pendant des années, Triel, en étonna plus d'un. Lorsque les petits-enfants montrèrent l'ensemble des œuvres, ce fut un choc.

Résultat : l'exposition de cette collection privée et un livre que vous viendrez découvrir samedi 4 et dimanche 5 avril 2020 salle Grelbin.

 

Découvertes vendangères

Par une belle journée de septembre, après un convivial petit-déjeuner, un groupe d’hommes et de femmes se retrouve au Clos des Petits Hautmonts, propriété d’un des derniers vignerons triellois. Ce sont les vendanges ! Sécateur et seau en mains, les travailleurs d’un jour sont fin prêts à emplir leur besace. Le raisin est abondant, l’ambiance détendue, joyeuse. Les langues se délient et chacun parle de ses centres d’intérêts. Je [Florence Paillet] ne déroge pas à la règle et raconte Triel, Mémoire & Histoire : ses conférences, ses expositions, ses recueils, ses recherches sur les peintres…

A ce mot, Catherine Cassen bondit et l’échange suivant suit :

- Mon grand-père, Victor Schlienger, était peintre. Il a réalisé de nombreux tableaux sur plusieurs villes et villages de France, dont Triel. 

- Ah, intéressant, j’aimerais bien voir ses peintures.

- C’est mon frère qui a les toiles mais je pourrai vous montrer des cahiers de croquis.

Le temps passe et cette information reste enfouie au fond de ma mémoire, non traitée.

Une rencontre inattendue

En juin 2019, grand jour pour l’association TMH. On inaugure la deuxième tranche du parcours de découverte de Triel (35 panneaux en tout). Vu la longueur de la promenade, il a été décidé de se cantonner aux panneaux racontant l’histoire de Pissefontaine. La « foule » attentive écoute le discours de notre présidente et n’hésite pas à les pimenter d’anecdotes et de souvenirs. Des propos d’une voix claire, puissante, fluide, attirent mon attention. Elle appartient à un homme, grand, mince, au visage avenant. Il nous conte son Pissefontaine, son grand-père, un artiste peintre. Son admiration est palpable. Ma curiosité toujours en éveil, nous échangeons nos adresses de courriel et je découvre que Philippe Boulay est le frère de Catherine Cassen.

La boucle se referme

Nous prenons rendez-vous pour un dimanche matin de juillet, au 5 rue des Saussaies à Pissefontaine. Quelle surprise ! Les murs du salon, le piano, les tables, les chaises, les fauteuils sont tapissés de toiles, de dessins de Victor Schlienger. On ne sait où poser les yeux ? Quelle richesse !  Quel talent ! Il faut exploiter ces trésors, les faire connaître aux Triellois. L'idée s'impose : c'est une exposition qu'il faut monter !

Un rêve réalisé 

Après demande d’autorisation auprès des « Hautes sphères de TMH », l’aventure peut commencer avec le travail, le savoir, la disponibilité, la patience de Michèle Billet et Jacqueline Aimé de l’association et les petits- enfants de Victor Schlienger, Philippe et Marie-Reine Boulay, Catherine Cassen et Françoise Boulay.

Réaliser un inventaire des œuvres ? Il ne serait jamais terminé car, toujours, une nouvelle toile pointe son nez. La suite :  dépoussiérage, remise en état, essais d’encadrement, fixation d’attaches, de crochets, échanges d’idées. Les rendez-vous se succèdent, les surprises et les découvertes aussi. Enfin, nous voilà prêts à réaliser un rêve de 30 ans, celui de Philippe qui voulait, depuis longtemps, mettre son grand-père, Victor Schlienger, à l’honneur. 

Florence Paillet – février 2020

BIOGRAPHIE

Victor Schlienger, artiste peintre (1875-1967)

Eh bien, non, notre homme n’est pas né en Alsace comme son patronyme pourrait le laisser penser mais à Lyon, le 25 août 1875.

Hasard de la vie…

Après la guerre franco-prussienne de 1870 et la perte de l’Alsace-Lorraine, ses parents, Xavier Schlienger et Reine Pflimlin, ont dû prendre une importante et grave décision : rester français et donc partir ou devenir allemands et rester. Le choix drastique est vite fait : direction l’Algérie, colonie française.

Quel contraste ! Quel chamboulement !

Paysages, villes, villages, culture, rien à voir avec l’Alsace. Et ce climat ! Habitués au frimas de l’Est, comment supporter le puissant soleil de cette terre, quasi-désertique ?

En 1875, Madame Schlienger attend un heureux événement. Faut-il en profiter pour retourner en métropole ? La réponse est là, Victor, notre futur artiste peintre voit le jour dans l’ancienne capitale de la Gaule.

Est-ce une "escale" ?

Victor Schlienger fait ses études au collège Chaptal à Paris. A-t-il aussi intégré une école de dessin ? Ses petits-enfants ne le savent pas ; en revanche, dès 12 ans, il tenait un pinceau. Ses premières « œuvres » datent de 1887. Ses parents étaient-ils favorables à sa passion, ne baignant pas dans le monde artistique, son père étant clerc de notaire ? Mystère ! 

De 1897 à 1899, trois ans de service militaire à Soissons. Notre artiste n’en oublie pas pour autant son violon d’Ingres. Ses cahiers, jamais très loin, regorgent de nombreuses représentations de la ville.

Libéré de ce passage militaire obligatoire, Victor Schlienger entre dans la vie active et devient commis d’agent de change, près de la Bourse à Paris, au 20 rue Drouot, puis chef liquidateur à la Charge Jacob.

Il « en profite » aussi pour épouser, le 22 juin 1904, Clémence Dupont, fille de gainiers ou fabricants d’écrins, rue Michel Le Comte, à Paris, dans le Marais.

Autant Victor est avenant, affable, autant Clémence est timide, discrète. Très cultivée, elle lit beaucoup, parle peu et ne met jamais en avant ses connaissances, au grand dam de son époux, dixit Catherine, une de ses petites filles. De cette union naît Emile, en 1905, futur architecte et Claire en 1912, mère de Françoise, Philippe et Catherine (à qui nous devons cette exposition).

La guerre de 14-18 projette Victor Schlienger, comme de nombreux Français, dans l’horreur. Heureusement, il peut s’évader en dessinant et de l’Argonne, où il est souvent cantonné, il rapporte de nombreuses pochades. Il reçoit pour sa conduite au cours de ce conflit, la Croix de guerre.

La paix revenue, il peut renouer avec ses nombreux centres d’intérêts : virées chez les antiquaires, libraires, disquaires, rendez-vous chez son encadreur, flâneries, promenades, lecture, voyages, musique…

Mélomane, notre homme joue du hautbois dans l’orchestre amateur de la Bourse. Philippe et Françoise, ses petits-enfants, se souviennent de leur premier concert de musique classique entendu au Châtelet à Paris. Ils découvrent avec leur grand-père, le cinquième concerto pour piano de Beethoven. Inoubliable !

Le nez au vent, l’esprit toujours en éveil, tout attire Victor Schlienger. Comment pourrait-il conduire une auto avec sa tête dans les étoiles et ses yeux toujours en mouvement ? Un vrai danger public ! Victor Schlienger le sait et se déplace en train mais, à la retraite, il profite des nombreux déplacements de son gendre : celui-ci,  partant en tournée en France, du mardi au vendredi, pour son magasin de gros de tissu, le dépose dans des lieux qu’il désire explorer comme Chatillon-Coligny et Château-Landon.

Dans tous les domaines, Victor Schlienger recherche le beau ; il est aimanté par le beau, admire le beau. Selon Catherine, sa phrase est « C’est magnifique ! ».

Cependant, rien ne le détourne de la peinture et du dessin, les deux priorités, les deux passions de sa vie. Environs et environnement proches, vacances, séjours divers, voyages, tout est prétexte à sortir le carnet de croquis ou à installer le chevalet.

Vieilles pierres, paysages, intérieurs de demeures prennent vie sous son pinceau, sa plume ou son crayon. Il utilise, pour son travail, surtout l’aquarelle mais aussi le pastel, l’encre de Chine, le fusain ; rien ne lui résiste, pas même la gravure. Il expose régulièrement dans de nombreux salons (Salon d’automne, Salon d’hiver…) et reçoit diverses médailles et récompenses.

A l’âge de 90 ans, ses mains commencent à trembler et Victor Schlienger ne peut plus pratiquer sa passion. Quel déchirement !

La semaine, Victor Schlienger vit à Paris. Il rencontre et fréquente de nombreux amis et artistes. Il a « son jour » comme cela se fait à l’époque. Attentif à ses petits-enfants, il aime « s’en entourer ». Philippe se souvient : « Le jeudi, journée sans école à l’époque, je montais chez mon grand-père dans le 17e arrondissement pour lui faire quelques courses mais surtout pour remonter de la cave, dans des sacs en toile, du charbon. Mon grand-père parlait de "mâchefer". Je ne savais pas ce que c’était mais n’osais pas demander…».

Catherine, elle se revoit traînant son chien à roulettes dans un jardin public parisien avec lui. La corde casse. Drame… et miracle ! Notre artiste sort de sa poche un bout de ficelle. Le petit animal peut reprendre sa promenade. Il en est de même avec les poupées, qui sous les doigts magiques du grand-père, retrouvent l’usage de leurs jambes ou de leurs bras.

Le 8 février 1930, notre artiste–peintre achète une résidence secondaire au 5 rue des Saussaies, dans le quartier de Pissefontaine, sur les hauteurs de Triel. Il hésite avec une maison à Vaux mais Clémence, son épouse, préfère Triel et son centre-ville. de plus, le propriétaire-vendeur, Léon Haus, n’est-t-il pas lui aussi peintre ? N’y a-t-il pas déjà, dans la demeure, un atelier pour le recevoir, lui et son barda ?

Victor Schlienger et sa famille se plaisent à Triel qui, à l’époque, est un petit bourg. Ses nombreuses peintures et dessins en témoignent. La vie, le week end ou pendant les vacances, s’y déroule paisiblement. Catherine raconte : « Il ne faut pas "l’envoyer en courses". Il rencontre la Mère unetelle, discute avec le Père untel, les heures passent et la viande, certes achetée, se balance à son bras [celui du peintre], écoute les potins du quartier. Et le four qui l’attend… ! »

Il s’intéresse à la vie de la commune et vote à Triel. Philippe se souvient : « Nos parents votaient à Paris mais à chaque élection, ils embarquaient les trois enfants et le grand-père pour qu’il puisse accomplir son acte citoyen. Ce dernier nous invitait tous à déjeuner au restaurant, à l’angle de la rue Paul Doumer et de la rue de l’Hautil, chez Monsieur Jonquière », le café du Commerce, démoli dans les années 2000 et remplacé par l’actuel immeuble de la Banque Populaire.

Autre anecdote, en 1945, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, une souscription est ouverte pour réaliser un vitrail de la Libération, dans l’église, en remerciement de la protection divine reçue durant les hostilités. Sur le registre des dons figure la famille Schlienger-Boulay pour 100 F.

Beaucoup d’autres pans de vie du peintre pourraient être contés mais il faut se limiter et retenir de Victor Schlienger, le talentueux artiste et l’attentionné grand-père.

Victor Schlienger est décédé chez lui, à Paris, le 26 avril 1967, à l’âge de 92 ans. Il y a 53 ans, peut-on parler de temps très anciens ? Peut-on reprendre sa formule et dire comme lui : « C’était du temps où Jésus-Christ était garde-champêtre aux Batignolles. » ?

La maison de la rue des Saussaies appartient, encore aujourd’hui, à la famille du peintre.

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