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Consommation

Blackboulons le “Black friday” et francisons les “French days” !

Par : 
Michel Kohn

Noir, vert ou blanc, quel vendredi voulons-nous le lendemain de la fête américaine de Thanksgiving ? Est-il nécessaire de multiplier, en France, en dehors des périodes légales des soldes, en les prolongeant, des opérations mondiales destinées à générer une frénésie de consommation ?

Nouveauté de cette année : le “Black Friday” dure toute une semaine, la “Black week” ! L'un de nos supermarchés nous avait, même, annoncé tout un mois de novembre noir.
 
 
Bientôt, nous aurons le “Black year” ! Si  nous appelons à envoyer bouler(1) cette opération commerciale, c’est qu’elle ne correspond pas à notre culture, ni par son nom ni par son objectif de consommation frénétique.
 

Une offre de plus en plus large, en cette semaine “funeste”

Cette année, même des voitures, de toutes les couleurs, sont vendues avec des prix promotionnels en cette période noire. Les vendeurs de produits numériques de toutes sortes (des smartphones et des objets connectés aux tablettes et aux laptops), n’attendent pas le “Cyber monday” (le 2 décembre), qui devient le début d’une “Cyber week”, pour écouler leurs stocks.
 
Même le gouvernement officialise cette pratique commerciale mais dans le but de prévenir les consommateurs d’éventuelles dérives. La page Internet de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes s’ouvre avec cette phrase : “Le Black Friday peut être l’occasion de réaliser quelques belles affaires, mais restez vigilant pour éviter les arnaques et acheter en toute sécurité !
 

What does « Black Friday » mean ?

Cette pratique nord-américaine a été lancée, chez nous, en 2010. Après l’extension de la célébration d’Halloween, le marketing du vendredi noir s’est développé, de plus en plus largement, avant la période des fêtes de fin d’année.
 
Quelle est l’origine du nom de cette tradition commerciale, le lendemain de la fête de Thanksgiving ? Nous ne pouvons pas remercier les Américains, contrairement à l’étymologie du nom de cette fête traditionnelle. Selon certains, l’appellation “Black friday” viendrait de son objectif d’accroître les ventes avant Noël : les commerçants marquant à l’encre rouge les déficits dans leurs comptes et à l’encre noire les profits, les soldes du “Black Friday” leur permettaient de passer du rouge au noir. Une autre explication est plus crédible : l'adjectif black, utilisé pour désigner les jours-clés du krach boursier de 1929, est réapparu à Philadelphie, un vendredi de décembre 1961, suite à d’énormes embouteillages provoqués par des supporters de football qui venaient chaque année y assister à un match ; certains avaient, alors, accru le désordre en faisant des achats dans les magasins bondés.
 

Une dinde à l’Elysée, cette année ?

La politique libérale d’Emmanuel Macron ne l’a pas encore conduit à adopter une pratique des présidents des Etats-Unis : la grâce accordée à une dinde. Alors qu’environ 45 millions de dindes y sont consommées, chaque année, le 4ème jeudi de novembre, des économistes considèrent ce nombre comme "un bon indicateur du moral des ménages américains" ! Cette coutume bizarre remonte à la fin des années 1980 : le président John F. Kennedy fut le premier à gracier l'une de ces volailles. Cette tradition a évolué, il y a quelques années : l'administration américaine organise un vote sur les réseaux sociaux pour faire un choix entre deux dindes ; en fait, les deux candidates sont épargnées. Ce n’est pas en raison de ce geste laissant la vie sauve à un volatile obèse que les Québécois nomment “Action de grâce” le jour de Thanksgiving ; ils font référence à une fête importée d’Europe comme Halloween, qui est s’est imposée, à nouveau, dans notre continent, en particulier en France. A l’origine, celle-ci était une fête païenne traditionnelle originaire des îles anglo-celtes, célébrée dans la soirée précédant la fête chrétienne de la Toussaint. Son nom, contraction de l'anglais All Hallows even signifie « the eve of All Saints' Day », se traduisant comme « la veillée de la Toussaint ». Quant à l’Action de grâce, elle a son origine dans les fêtes de la moisson célébrées par les paysans européens. Elle aurait été introduite en Amérique du Nord par un navigateur qui, cherchant le Passage du Nord-Ouest en 1578, avait fait escale sur l'île de Baffin pour rendre grâce à Dieu que son équipage soit toujours en bonne santé. Toutefois, d’autres navigateurs, les pilgrims du Mayflower, furent à l’origine de la tradition de Thanksgiving. Débarqués, en 1620, dans le Massachusetts, ils y fondèrent la ville de Plymouth. La moitié d’entre eux ayant succombé, victimes du scorbut, les autres survécurent grâce à une tribu indienne qui leur offrit de la nourriture, puis leur apprit à pêcher, à chasser et à cultiver du maïs. Afin de célébrer la première récolte, à l’automne suivant, le gouverneur décréta trois jours d'action de grâce. Une dinde aurait figuré au menu du repas du premier Thanksgiving. En 1863, Abraham Lincoln fit de Thanksgiving un jour de fête nationale. Alors que cette tradition n’a aucun lien avec notre propre histoire, pourquoi adopter le “Black Friday”, le lendemain de l’Action de grâce ? Cette célébration nous serait imposée par une nouvelle religion, celle de la consommation.
 

Achetons à la française, de préférence des produits "fabriqués en France" !

La ”Black Week” est une semaine de soldes, dotée d’un nom américain, les périodes de soldes étant définies, en France, par la loi. Leur durée, aussi bien en hiver qu’en été, est de six semaines, pendant lesquelles les commerçants sont soumis à des obligations concernant les produits soldés et l'affichage des prix en promotion. Les soldes d’hiver 2020 auront lieu, dans la plupart des régions, notamment en Île-de-France, du mercredi 8 janvier au mardi 4 février. Vous pourrez faire de bonnes affaires mais ce sera trop tard pour favoriser l’achat de cadeaux de Noël ! La plupart des articles que vous achèterez n’auront pas été produits en France, ni même en Amérique, mais en Extrême-Orient. Cependant, de nombreuses entreprises françaises fabriquent d’excellents produits, en particulier dans notre territoire, et nous le font savoir. Pourquoi ne trouvent-elles pas d’autres mots que "Made in France" pour nous les présenter et vanter leur origine ? A l’exportation, cette expression convient parfaitement mais, chez nous, parlons notre langue à propos de produits français !
 
450 entreprises françaises se sont, récemment, réunies pour clamer qu’elles ne participent pas au “Black Friday”. Cette action est très louable mais leur collectif n’aurait-il pas pu choisir un autre nom que "Make Friday Green Again" ?   Une initiative mérite d'être généralisée : depuis trois ans, la CAMIF ferme son site Internet de vente en ligne, le jour du "vendredi noir". Combien d’entreprises pourraient signer son manifeste ? A la question “Pourquoi se déconnecter pour la planète ?”, elle répond “Tout simplement parce qu’il n’y a pas de plan B pour la planète. C’est notre première maison alors protégeons-la ! Ce geste est le plus fort qu’un site de e-commerce puisse faire. Zéro vente. Le refus absolu de la surconsommation en ce jour si attendu. Oui, c'est un acte fort parce que nous voulons sensibiliser à une consommation responsable et raisonnée. Plus locale, plus durable, plus citoyenne.”
 
Le terme “French days” désigne une opération de promotion destinée à compléter les soldes d’été et les soldes d’hiver, lancée au printemps 2018 par six grandes enseignes françaises de l’e-commerce. L’édition 2019, qui a eu lieu fin septembre, ne semble pas avoir eu autant de succès que la première, sa communication n’ayant pas eu l’ampleur de celle du “Black friday”. La raison en est, vraisemblablement, le mauvais choix de cette période, peu après les vacances estivales, éloignée des fêtes de fin d’année.
 
De plus, les promoteurs des “French Days” auraient pu trouver, dans notre belle langue, des mots pouvant mieux nous inciter à utiliser notre carte bancaire, à ce moment de l’année habituellement creux sur le plan commercial. Ils ont manqué l’opportunité de les exporter aux Etats-Unis !
 
Note
 
  1. Blackbouler : ce verbe vient de l’anglais "to blackball" qui, datant de 1770, signifie "voter contre l'admission d'une personne dans un club ou un cercle en plaçant une boule noire (black ball, en anglais) au lieu d'une blanche dans l'urne". Les membres des confréries votaient au moyen de boules blanches (avis positif) ou noires (avis négatif) pour accepter ou non les nouveaux candidats. Ceux qui obtenaient plus de boules noires que de blanches étaient rejetés, repoussés.
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