Vous êtes ici

TRIBUNE

Un cadeau de Noël 2018 vraiment extraordinaire

Par : 
Claude Barouh

Les lundis matins se suivent et se ressemblent mais la poésie qui enveloppe d’un emballage de nihilisme les destructions volontaires provoquées par la colère ne suffit pas à  justifier la violence qui est à l’origine des saccages.

Parfois certains soirs d’hiver les lumières de la ville sont en vraie réalité augmentée. Ici, destructions, désert urbain, chaos, le tout submergé par une perceptible cacophonie visuelle qui s’est emparée brusquement de l’avenue. Plus loin apparait une perspective urbaine en négatif, au sens photographique du terme, dans laquelle on se sent tout petit, tout vulnérable, tout seul, perdu au milieu d’un désordre qui dépasse la raison ou ce qu’il en reste. L’éclat aérien des luminaires a pour voisins, au sol, des voitures, des deux roues et des camionnettes qui se sont embrasés devant des vitrines de Noël éclatées en lambeaux coupants et agressifs.

Entre les arbres, de véritables guirlandes flamboyantes éteintes s'alignent le long des trottoirs ne demandant qu’à clignoter pour narguer les restes d’épaves calcinées qui jonchent l’avenue désertée. Tout semble froid et figé.

Pourtant quelques sapins à demi brulés restent dressés au milieu de contre-allées occupées par des chantiers dévastés, devenus de véritables alliés des dépanneuses qui s’affairent au milieu d’un tourbillon de rubans rouges et blancs suspendus là comme pour protéger les carcasses tordues contre d’imprévisibles détériorations.

Un service d’ordre, surgi de nulle part, s’affaire fébrilement, inutilement, à canaliser d’improbables piétons désœuvrés et quelques limousines devenues de véritables provocations (involontaires ?). Là, des éléments enchevêtrés de mobilier urbain tiennent en déséquilibre sous des formes variées que les designers qui les ont conçus n’avaient pas prévues à l’origine.

Et ici à raz du sol coulent des restes métalliques fondus moulant les inégalités du macadam. Formes déformées par le feu, formes figées en symboles surréalistes, formes sculptées dans une matière qu’on croirait vivante. C’est un spectacle d’outre-réalité urbaine, une magie des arts du feu issue de colères et d’exactions incontrôlées entraînant l’objet industriel et cohérent vers des formes dignes d’être exposées dans quelque improbable musée d’art contemporain. Toutefois, ici elles semblent dues au hasard de forces incertaines voir naturelles : la gravité et la chaleur. Mais ce n’est qu’une apparence trompeuse : la main destructrice, calculatrice et obstinée en est la source véritable comme une action de vengeance contre une société dont l’organisation échappe à ceux qui la refusent et veulent la détruire… pour la remplacer. Par quoi ? L’Histoire témoigne des échecs précédant. Le mythe de Grand Soir est devenu un mythe boiteux.

Que faire au milieu de ces enchevêtrements de formes et de matières figées sinon s’en éloigner de peur d’être contaminé comme dans un cauchemar d’où l’on voudrait s’extraire pour ne pas en voir l’issue fatale ? Se forcer à rester est pourtant nécessaire pour témoigner d’un saccage collectif lourd de remises en question potentielles. Ainsi, qu’on soit touriste, promeneur ou simple badaud, qu’on se sente concerné un peu, beaucoup ou pas du tout, chacun se voit dans l’obligation de reconditionner ce qu'il lui reste de son programme mental. C’est l’impasse intellectuelle.

Les politiques s’emmêlent les déclarations... Les idées des juristes, des philosophes, des politologues et démagogues de tout poil fusent dans les médias. Où est le droit ? Vers quelle civilisation dominée par la force et la violence va-t-on ? La contestation surgit presque partout ; elle présente ce qui peut conduire peut-être au meilleur, souvent au pire. L’intelligence, la rigueur et la raison s’en sont allées. Remplacées par l’incohérence, le refus de l’autre, l’intolérance, les colères incontrôlées, les invectives contradictoires contre le pouvoir… qui riposte par la répression mais a-t-il le choix ? Instinct de protection ou désir d'écraser la violence par une autre, qu’il dit légale et légitime ? L’huile sur le feu que répandrait un (imaginaire) pompier pyromane aurait les mêmes conséquences : activer l'incendie au lieu de l'éteindre.

C’est la démocratie dans ses bases les plus profondes qui peut être atteinte si on ne prend pas conscience de la gravité du climat actuel. Des solutions émergent plus inadaptées les unes que les autres. Les référendums à répétition sont source au mieux de malentendus, au pire d’immobilisme improductif, quant aux constructions d’échanges généralisés elles peuvent déboucher au fil des synthèses et des conclusions à devenir un enfumage rétroactif qui se retourne contre ses participants et surtout contre ses initiateurs.

Un philosophe a écrit un jour quelque chose sur la colère qui inspire à celui qui la ressent et l’exprime un certain plaisir… mais de là à changer le cours de l’Histoire, il semble qu’il y a toujours (encore ?) un véritable fossé infranchissable. Constat ou prédiction ?

Publicité