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Rencontres

José Manuel Brandao : une personne ordinaire à Meulan

Par : 
P-A Blanchet

Nous nous croisons tous les jours et pourtant nous ne nous regardons pas. Cet état de fait peut durer une vie entière. Rien n'est plus ordinaire que de ne pas se voir. Il est temps de s'arrêter et d'échanger, que ce soit dans la vallée de la Seine, à Paris ou en Province.

Aujourd'hui, je décide de regarder autour de moi, de changer mon regard. Toutefois, contrairement au précédent article du J2R, je vais le faire à Meulan, la ville où je suis chaque jour.  Comme prévu, il ne m'a pas été évident d'avoir un entretien avec une personne que je croise quotidiennement. De plus, créer un contact passe par des regards, des "bonjours", des "comment ça va". Je suis sûrement passé pour quelqu'un d'étrange, ayant hésité en raison de l'habitude, du quotidien coupant de l'autre et du rôle que nous nous sommes créés chaque jour pendant des années.

Soyons étrange pour ne pas rester étranger

Nouer un contact avec quelqu'un que nous croisons et avec qui nous n'avons aucune raison de créer un lien, c'est cela qui est étrange de nos jours. 

 

Pendant des années je l'ai croisé et je ne lui ai jamais parlé. Cet homme est un sans domicile fixe. Il porte toujours les mêmes habits et son hygiène laisse à désirer. Il se balade souvent dans la ville, parfois avec une bouteille. Il s'arrête de temps en temps aux mêmes endroits, par exemple devant la poste. Son visage buriné par le temps exprime une gentillesse réelle et un vécu dans un milieu précaire. Tout le monde le croise mais qui le connaît ? Chacun doit projeter des images ou des ressentis différents sur cet homme.

 

Rétablissons la vérité

 

Lorsque je vais le voir, la première fois, et me présenter, je lui explique mon projet de recréer du lien entre les gens dans leur quotidien. Il me répond, alors, avec un fort accent et j'ai du mal à le comprendre. Il dit être portugais et préfèrer qu'on discute le lendemain. Peut-être a-t-il quelque chose de prévu ? Dans tous les cas, je le laisse avec sa bouteille sous une grosse chaleur. Néanmoins, il porte un lourd manteau par dessus ses épaules.

 

Quand je repars, un homme le salue. Je me dis que ce que j'ai pu apercevoir de cet homme, juste en lui parlant cinq minutes, m'a plus appris sur lui que des années à nous croiser.

 

Le lendemain, nous échangeons donc plus. J'avais prévu un questionnaire, au moins une certaine trame dans notre discussion mais je décide vite de les abandonner. Il n'est pas emballé au départ pour parler mais il finit par se révéler.

 

Il s'appelle José Manuel Brandao (comme l'ancien joueur de football de l'OM). Il dit qu'il est à Meulan depuis six ou sept ans. Il est parti du Portugal mais ne souhaite pas dire pourquoi, faisant un geste pour signifier que cela n'est pas important. Il répète, souvent, ce geste durant notre échange. Il me montre où il habite : au deuxième étage de l'hôpital. "Avec de nombreuses infirmières", lui dis-je ! J'ai cependant beaucoup de mal à le comprendre ; je lui suggère, donc, de me montrer. Il se lève, avance devant la pharmacie et me désigne l'hôpital. Des coiffeuses, très mignonnes, lui font signe et il salue d'autres personnes également. Est-ce le fait que je lui parle ou alors est-ce ainsi depuis longtemps ? Je lui dis que je reviendrai le voir de temps à autre. Il me sourit franchement et je lui réponds de la même manière. Il me tend la main, chose que je n'aurais pas faite en raison de son manque d'hygiène. Toutefois, je suis heureux qu'il le fasse, me faisant assumer ma démarche jusqu'au bout. Pour la première fois, il initie le contact. Puis, nous nous quittons.

 

Interrogations sur mes entretiens

 

Je me pose la question par rapport au regard que les autres portent sur moi en ce qui concerne l'échange avec José Manuel Brandao. Le poids du regard de l'autre et/ou de soi sur soi-même et de toutes nos normes. Je dois paraître original. Sur ma façon de faire mes entretiens, je m'interroge également : je prends plus de temps car les personnes rencontrées sont celles que je vois très souvent. La relation est forcément plus personnelle. S'entretenir en plusieurs fois crée une meilleure relation, plus authentique. C'est aussi respecter le temps de l'autre et de soi-même et faire rompre les digues.

 

Maintenant avec José Manuel Brandao, nous faisons plus que nous croiser : nous nous saluons et cela change tout. Je lui proposerai de temps en temps des vêtements et de la nourriture, s'il en a besoin, bien qu'il n'ait jamais réclamé quoi que ce soit. En prenant le temps de nous regarder, nous appréhendons mieux les besoins des autres et nous pouvons donc davantage les anticiper.  Arrêtons-nous un peu, regardons et échangeons !

 

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