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Hommage

Société Octave Mirbeau : Samuel Lair rend hommage à Pierre Michel

Par : 
Samuel Lair

Dans un émouvant discours devant l'assemblée générale de la Société Octave Mirbeau, le 5 mai, Samuel Lair a rendu hommage au travail et à l'abnégation de Pierre Michel pour sa TACHE : faire réémerger l'œuvre de l'écrivain Octave Mirbeau parmi les grands de la littérature française. Nous reproduisons ici le discours de Samuel Lair. 

Pierre,

Il nous faut, face à toi qui n’aime guère être l’objet de discours, a fortiori d’éloges, te mettre au supplice, te mener au calvaire, en te rendant ne serait-ce qu’un bref hommage, toi l’illustre écrrivain : en homme pragmatique, tu sais combien les hommages ne servent à rien de mieux que de faire plaisir à ceux qui les prononcent.

« Cet homme porte un monde », proclamait Laurent Tailhade en évoquant Mécislas Golberg. Chacun et chacune sait, ici, à des titres divers, cher Pierre, la dette qu’il a contractée à ton endroit : les étudiants, les chercheurs, les non-chercheurs, éloignés de l’Université, les héritiers de Mirbeau, les artistes et les comédiens qui l’ont enfin découvert, les historiens, les universitaires, ceux qui naviguent sur le web, les Angevins, les Parisiens, les Poitevins, les Limousins, les Argentins, les Italiens, les Normands, les Espagnols, les Polonais, les Allemands. Mais un seul homme, qu’on veuille bien me permettre de l’orthographier OM, te doit une résurrection miraculeuse, cent ans après. Reconnaissons volontiers qu’à l’origine, nous voyions une part de rhétorique dans le choix des mots que tu employais : tu parlais de purgatoire, d’enfer de bibliothèque, de condamnation, de mise au ban. Presque 50 ans de travail, de ton travail, n’ont pas été de trop pour te donner raison, et donner le plein relief à ces métaphores criantes de vérité. L’anarchiste Mirbeau était condamné à l’oubli, tu l’as mis en pleine lumière. Le XXe siècle oubliait que Mirbeau critique, polémiste, romancier, journaliste, épistolier, dramaturge, anarchiste, avait été et était encore un artiste et un homme remarquables. Un tel écrivain te doit, aujourd’hui, sans exagération, une part énorme, la part essentielle, de la reconnaissance légitime qui lui est due et qu’on lui manifeste aujourd’hui. Ton effort a su ranimer la vie du grand polémiste, qui ressuscite avec la sympathie et l’admiration qu’il est capable de faire naître ; mais aussi avec le mépris de certaines institutions, les rebuffades des bien-pensants. L’hommage du vice à la vertu, Pierre, preuve qu’il ne laisse pas indifférent, Mirbeau est toujours vivant.

« Il l’a fait parce qu’il ne savait pas que c’était impossible », disait Mark Twain. Une première société Mirbeau avait existé, de grandes et solides personnalités s’étaient frottées à ce projet de faire connaître Mirbeau (parfois avouons-le, dans le but de rayonner à travers Mirbeau, je pense à Sacha Guitry). Echec.

Avec la SOM, à l’inverse de bien des sociétés littéraires, nous avons connu peu de turbulences, et les seuls événements tristes sont constitués par le départ de certains des nôtres ; Joseph Fumet, Jean-Luc Planchais, Alain Gendrault, Claude Herzfeld, j’en oublie, ont laissé leurs traces en balisant le cheminement de notre petit club. Quelques échecs, des déceptions, que tu as vite dépassés, moyennant une ou deux piques, parfois ; des thésardes qui s’éloignent de toi, la démission de tel ou tel étudiant pourtant porteur de promesses, des collaborations éditoriales qui ne marchent pas, l’engagement de frais sans le retour sur investissement attendu, les lâchages de la presse, l’indifférence des institutions : convenons-en, l’histoire se répète, et toutes choses égales par ailleurs, ce sont des expériences douloureuses comparables qui ont fait que Mirbeau est Mirbeau. La vérité, c’est peut-être que la longévité d’une société d’amis d’auteur tient dans sa conformité à ce qu’elle annonce, d’entrée de jeu. J’ai toujours été sensible au paradoxe qu’il y a à associer le nom de Mirbeau à celui de Société, éclatante antithèse, quand il s’agit d’un anarchiste ; mais je crois que le nom d’amis, par-delà l’importance que notre auteur lui-même lui accordait, sa vie est là pour en témoigner, ce nom d’amis a diffusé au cœur même de notre regroupement ; tu as su réunir et faire vivre autour de toi ce qui seul, peut-être justifie une existence - la solidité des liens fraternels, d’amitié vraie, qui vont bien au-delà des barrières du temps. Un mécréant comme toi a saisi l’âme d’Octave Mirbeau avec, mot vide de sens hors cette acception, empathie ; toi, matérialiste acharné, a fait vivre, autant que revivre, l’imprécateur au cœur fidèle ; toi, défenseur avec Janie, de la cause féminine, a su voir ce qu’il y avait parfois de buté, de contrariant et contrarié, d’irréductible dans sa représentation de la femme, double, ambiguë ; viscéralement homme  de gauche, tu as dû fouiller, le premier, au plus profond des engagements politiques de Mirbeau, implications qui furent, un temps, nauséeuses, pour en extraire la pépite, sa pitié envers les humbles, ce qui n’était pas si fréquent en son temps.

Le travail prend, à ton contact, la dimension qu’il a dans son étymologie, c’est une torture, mais une torture assumée, revendiquée, recherchée par toi, bien volontiers. En 1994, au détour d’un courrier que tu m’écris, tu avouais travailler sur l’expo itinérante quelque 12 heures par jour ; le reste, à l’avenant ; jamais ne retombe cet élan. La déferlante éditoriale des œuvres de Mirbeau, sur Mirbeau, relève d’un tsunami angevin. Même Mirbeau n’était pas parvenu à ce que tu as produit – tu as publié sa correspondance (y songeait-il, lui-même ?) ; un roman inachevé (qui n’avait pas vocation à paraître en volume) ; tu as édité ses romans-nègres, par définition condamnés à une forme de clandestinité. Restait Rédemption, l’œuvre mort-née – tu as suggéré à Antoine Juliens de la mettre en scène.

Certes, tu n’y as pas que des mérites, maintes fois, ai-je entendu Janie faire valoir le fait que tu disposais naturellement d’une ressource hors du commun, ta mémoire (« mettre ta mémoire au service de ce qui ne t’intéresse pas forcément »). Mais la conception que tu te fais de l’implication personnelle, de l’effort, de l’engagement qui coûte mais qui paie, du temps passé sur une tâche, aussi, date d’une autre ère : les bourreaux de travail comme toi seront de plus en plus l’oiseau rare. Par ton dépassement de la notion d’effort, par la gratuité avec laquelle tu t’y astreins, peut-être parviens-tu à sa négation. Dans cette fuite en avant par le travail, on ne cherche aucune source de gratification publique, aucune forme de reconnaissance, on travaille, c’est tout. Faire les choses sérieusement, mais ne pas se prendre au sérieux, ça a été l’une des recettes de la Société Mirbeau. Pour ma part, si de temps à autre, on me reconnaît du bout des lèvres, un goût pour le travail de longue haleine, je sais où, et qui, est mon modèle ; je veux ignorer, car je le sais trop, que vacances, signifie vacuité, néant, et il m’effraie. Lors de ma soutenance de thèse, en juin 2002, en tant que membre du jury, tu avais repris une phrase par laquelle Mirbeau, je crois, évoque l’opiniâtreté de Zola, en me disant : « Samuel Lair trace pesamment mais sûrement son sillon » : aucun éloge ne pouvait me combler davantage.

Certes, le travail ne va pas sans une part d’esclavage et de sacrifice, et autour de toi, les critiques ont pu naître, jalouses, parfois perfides. Monomaniaque de Mirbeau, vie ascétique voire monacale, consacrée : tu leur as répondu par le travail ; obsession et focalisation pathologique sur les COM et de la SOM, menés de façon un peu autoritaire ; le travail, encore ; Pierre Michel s’identifie à Mirbeau ; le travail, vous dis-je.

La déclinaison majeure de ce sens de l’effort, me semble-t-il, c’est la gratuité. Après les paradoxes d’Octave, ceux de Pierre. Jamais, je dois le dire, je n’ai rencontré homme aussi peu matérialiste que Pierre Michel au sens courant du terme, et aussi matérialiste, au sens philosophique du mot. Jamais il ne m’a été donné de rencontrer une personne aussi désintéressée, et aussi inintéressée par l’argent. Pierre Michel, à mes yeux, c’est le seul biographe d’un grand écrivain qui arrive aux plus belles manifestations consacrées à son auteur, au volant de sa 106 Peugeot – où est le problème ? J’avoue qu’à l’heure des véhicules surdimensionnés, ce mépris des signes extérieurs de richesse a fait plus que me surprendre, il m’a toujours plu, comme il en a séduit plus d’un – tu liras le petit mot de JF Wagniart sur ce qu’il a retenu de ton approche de la pauvreté.

Grandeur des départs ; hasard des démarrages. C’est en 1993, j’ai 24 ans, qu’au rez-de-chaussée de la BU de Brest, je cherche nonchalamment un sujet de DEA susceptible de faire suite au mémoire de maîtrise que j’ai consacré à Maupassant. Entre deux rayons, je tombe sur la biographie de l’imprécateur au cœur fidèle. Avant tout, forte impression de l’image de couverture ; mâchoire prognathe, fume-cigare, œil clair, celui-ci ne s’en laisse pas conter. Lecture faite, une vérité : dans ma vie qui relève alors d’une sorte de débandade organisée, un Octave Mirbeau peut me servir de colonne vertébrale, au plan de la création littéraire, du rôle politique, de sa conception de l’amitié, des valeurs qu’il proclame, c’est à mes yeux un auteur majeur. Je tente le tout pour le tout, et contacte l’un des biographes, Pierre Michel. Surprise, il me répond. S’ensuit une amitié de presque un quart de siècle, avec ses hauts, parfois ses bas, surtout ses hauts. La SOM est une association traversée par une inspiration disparate, d’influence composite. On y retrouve, hors tout esprit sectaire, des spécialistes d’Alain-Fournier, de Marguerite Audoux, de Jules Renard, d’Émile Zola, de Paul et Camille Claudel, de Barbey d’Aurevilly, de Romain Rolland, de Claude Monet, de Georges Clemenceau, de Jean Lorrain, d’Arthur Rimbaud, de Paul Bonnetain. Qu’on me pardonne le mot, un vrai dépucelage intellectuel. Les retours d’AG prennent l’allure de ces salons du XVIII; les dîners d’avant spectacle ont fait beaucoup dans le succès des rencontres. Parmi ces déclinaisons de l’amitié, j’y ai expérimenté la fidélité et le cynisme érudit de Jean-Luc Planchais, la science et la modestie de Serge Duret, la générosité et  la sensibilité littéraire d’Arnaud Vareille, la bonhommie et le savoir immense de Claude Herzfeld, le refus de se prendre au sérieux de Bernard-Marie Garreau, le dévouement et le sérieux de Yannick Lemarié, la contagieuse ardeur au travail de Michel Brethenoux, d’autres encore ; j’y ai surtout découvert celle qui soutenait notre cheville ouvrière, Janie. L’hommage que tu as rendu à Octave Mirbeau a eu une bénéficiaire collatérale, c’est Angers. En plus de 20 ans, à raison de deux AR Morlaix-Angers annuels, c’est plusieurs dizaines de voyages qui m’ont fourni l’occasion de connaître la ville. Angers qui sans conteste a bénéficié des retombées de l’activité de la SOM.

Voici le résultat, Pierre : plus de trente volumes de Mirbeau ; bientôt 26 Cahiers Octave Mirbeau, qui totalisent plus de 9000 pages ; je ne sais combien de colloques, de lectures, de conférences, tables rondes, d’articles ; des lecteurs d’Octave Mirbeau, aux quatre coins de la planète, dans un délire ubiquiste, servi par les techniques de communication et de diffusion, inimaginable il y a 20 ans (car il faudrait porter à la connaissance du public quelques incongruités. Il fut un temps, Claude Herzfeld n’est plus là pour en témoigner, où Pierre Michel était pour le moins rétif à l’idée d’une diffusion sur Internet. Je ne sais si avec moi l’un d’entre nous pourrait témoigner de ce CA où la perspective d’une première mise en ligne rendue possible par le progrès avait été repoussée avec quelle méfiance ! Quelques mois après, le pas était franchi, et Mirbeau devenait l’un des écrivains les mieux servis par le Net) ; et enfin, tes amis, à qui je voudrais donner la parole, ici, à travers les hommages écrits.

Nombre d’entre nous, l’auteur de ces lignes au premier chef, auraient volontiers l’immodestie de s’approprier les mots de Rodin au soir de sa vie, rendant grâce à son prophète Mirbeau : « Vous avez tout fait dans ma vie, et vous en avez fait le succès ». Pour ce qui est du sentiment éprouvé, celui de la reconnaissance, de la dette contractée à l’égard de Pierre, je n’ai jamais été dupe des quelque 27 ans qui nous séparent, et du 11 juin 1942 au 11 juin 1969, il n’y a pas solution de continuité. Ces 27 ans d’écart ne m’ont pas dupé, disais-je, et si avec Pierre Michel et les siens, j’ai toujours trouvé une famille, au sens où BMG emploie ce terme, c’est non pas un père, mais un esprit fraternel qu’il m’a été donné de fréquenter.

Pour conclure, ou plutôt pour continuer et éviter de conclure, si Pierre Michel n’a eu qu’un maître, en la personne d’Octave Mirbeau, la difficulté qui se pose à ses successeurs sera qu’ils en auront deux ; ils n’auront certes de cesse de célébrer la mémoire de Mirbeau et de mieux faire connaître l’œuvre de l’un des grands écrivains de littérature française, que Pierre Michel, à force d’acharnement, de combats aussi, a porté au faîte de sa gloire, car telle est la vocation de la SOM ; mais ils tâcheront aussi de fixer un horizon d’où jamais Pierre Michel n’est absent. Nous formulerons surtout le vœu, Pierre, que tu abordes cette nouvelle étape d’un cœur léger, même si l’on sait qu’au train où vont les choses, comme disait Huysmans, seul le pire arrive. Mais en te tournant vers trente ans de carrière, Pierre, nous aimerions que tu prennes la mesure d’une œuvre colossale, d’une réussite exemplaire, et les mots, dans certaines situations, ont un sens.                                                               

Samuel Lair, A.G. Société Octave Mirbeau, 5 mai 2018

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