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Romans

Deuxième extrait du roman Scooper de Jean-François Favre-Marinet

Par : 
Jean-François Favre-Marinet

Jean-François Favre-Marinet s’est lancé dans une entreprise littéraire sans précédent à l’échelle locale : son nouveau roman est présenté, périodiquement, dans les colonnes du J2R(1). Voici le deuxième extrait du roman Scooper, qui présente comme toile de fond la région entre Triel, Verneuil-sur-Seine et Vernouillet.

Ce texte sera publié dans l'édition du J2R, N° 136, janvier 2018, page 34.

Après une heure à courir les ombres, je décidai d’achever ma détermination une bonne fois pour toute. Je me rendis à Verneuil, à pieds, afin d’essayer, tout de même, à vendre ne fut-ce qu’un exemplaire. Deux kilomètres plus loin, j’arrivai sur le parvis de l’église Saint-Martin, noir de monde ; c’étaient des obsèques. Je n’avais jamais vu autant de personnes se rassembler pour dire adieu à un macchabée. On se bousculait à l’extérieur pour assister à l’office du prêtre. Quant à l’intérieur, un esclandre en suivait un autre, des tumultes de rien, pour une place assise ou un cierge. Les enfants trop petits siégeaient sur les épaules de leurs parents, ce qui forçait les personnes derrière eux à s’élever sur la pointe des pieds avec la grâce d’une danseuse étoile obèse. C’était à se demander comment le prêtre pouvait garder son sérieux face à une pareille exhibition. La nef était si enflée de cette vermine que certains se prenaient même à monter sur les bancs afin de ne rien louper. Connaissaient-ils le défunt ? Quelle importance ? Ils voulaient voir, ils voulaient savourer le moment jusqu’à son apothéose, jusqu’à ce que la veuve hurle devant la stèle impassible et ravale larmes et sourires sous sa crêpe noire. Moi qui n’avais pas plus de scrupule que ces gens là, je m’avançai au devant de la foule et brandis un journal vers les cieux. Je me sentais tel un poissonnier sur le port, si bien que je n’eusse pas été surpris par mon propre ridicule de tenter un « Il est frais mon canard ! ». Mais non. Je me contentais d’avancer vers la foule, sans mot dire. On ne me remarqua pas tout de suite, à cause qu’un des fils du défunt s’était mis à pleurer pendant son discours et avait retenu toute l’attention de l’assemblée en jubilation. Comme je pénétrais dans la foule, on me vit, sans toutefois me laisser passer.

–    Qu’est-ce qu’il a celui là avec ses papelards ? Tu vois pas qu’on est occupés ? Regarde plutôt le spectacle !
–    Il a raison. Aller, pose ces trucs et regarde ! Sinon, dégage !
–    Dégage tout de suite, même, que je prenne ta place. Si t’es pas là pour le père Tousot, va-t-en ailleurs !

    Le nom de Tousot percuta ma mémoire. C’était un ancien maire de la ville, un gauchiste gras et fat, un homme de rien qu’on avait élu pour changer. Heureusement pour l’agglomération, il n’avait été maire que le temps d’un mandat. Mais ces six années avaient suffit à son incompétence pour gangrener toute l’administration et décourager quiconque de s’installer à Verneuil. L’abandon était tel que le train ne faisait qu’y passer. Il éludait les deux gares et sautait de Villennes directement aux Mureaux. Je trouvais anéantissant le sentiment que la ville de mon enfance eût pu un jour ressembler à ce que Triel était aujourd’hui.
    Quelqu’un s’avança et me paya un exemplaire, mais à peine l’avait-il ouvert qu’il me l’envoyait à la figure.

–    Salaud ! C’est le numéro d’il y a deux semaines ! Rends-moi mon argent !

    Très vite la situation s’envenima. La foule chercha à me bouter hors de son cercle et dépouiller mes poches des quelques deux euros trente qu’elles contenaient. Des poings me cinglèrent, et je sentis une chaussure estoquer mon tibia, quand quelqu’un intervint :

–    Vous êtes fous ! Messieurs dames, arrêtez ! Vous êtes fous ! C’est dans ce numéro que l’on parle de la mort de ce chien de Tousot !

    Les poings qui m’avaient saisi me relevèrent et on prit soin de moi plus qu’on le fait d’un prince. Tous me tendirent leur obole et m’arrachèrent des mains les dizaines de journaux que je portais. Ils payaient leur droit pour passer du monde profane de l’indigence à celui sacré de l’omniscience malsaine. Une dame alla jusqu’à m’en acheter deux. L’un pour son fils et l’autre pour l’encadrer. Elle hésitait encore entre le mettre sur le mur des toilettes ou celui de la cuisine. Deux vieillards se cotisèrent pour un même exemplaire. Celui qui avait encore une vue décente faisait la lecture à l’autre, et ils se gaussaient comme deux enfants qui ont fait une vilaine farce. La dernière copie fut impossible à vendre. Nombre de personnes la réclamaient, et je n’osais créer plus de vacarme qu’il y en avait déjà. Ils étaient près à se battre pour un bout de papier. Voyant cela, quelqu’un d’avisé grimpa les marches sous les ramures et déclama le début de l’article :

Hier soir, le 23 mars 20**, Bertrand Henri Tousot s’est éteint à l’âge de 67 ans suite à une crise cardiaque. Il a été retrouvé inconscient au volant de son véhicule sur la Route de Bures. La ville de Verneuil-sur-Seine pleure la disparition de son ancien maire et se réunira le 5 avril à l’église Saint-Martin pour lui adresser ses adieux.

    Il fit une courbette devant les applaudissements de la foule et descendit de son estrade improvisée. Les enfants s’encourageaient à cracher sur l’église pendant que leurs parents entamaient des chansons paillardes au déshonneur de Tousot. À ce moment, un homme sortit de l’édifice et se rua sur l’orateur. Il l’empoigna d’une main et le bastonna de l’autre avec la rage d’un boxeur fauve.

–    C’était mon frère, salopard ! Le jour de son enterrement ! Tu oses l’insulter le jour de son enterrement ! Salaud ! Vaurien !

    À chaque nouveau juron, il abattait son poing sur sa figure et préparait le coup à venir. La scène aurait duré des heures entières – car en ce qui est des injures, la langue française est une mine d’or intarissable – mais l’on finit par écarter les deux bagarreurs. Des jurons fusèrent de nouveau alors qu’on les éloignaient tout en domptant leur agitation. Le frère Tousot regagna l’église et on l’entendit vociférer jusqu’au dehors ; quelqu’un avait profité de la scène pour prendre sa place au rang d’honneur.

 

Note

1  Voir «Première partie du roman Scooper de Favre-Marinet», Journal des Deux Rives, n° 134, sept-octobre 2017, page 25

 

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