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Théâtre

Avec « Farces et Moralités », Octave rend visite à Mirbeau

Par : 
Claude Barouh

Les Comédiens de la Tour ont joué du 3 au 12 novembre quatre courtes pièces tirées de  « Farces et moralités » ; c’est un nouvel hommage à l’auteur dramatique dont le nom figure en bonne place dans leur répertoire : Octave Mirbeau. Cet article est déjà paru sur le site Internet du J2R à l'occasion de la représentation de "Farces et moralités en février 2017.

 

Un écrivain littérairement inclassable

Octave Mirbeau, Philipe Prévost et Triel forment un improbable ménage à trois que n’aurait pas désavoué ce personnage inclassable (littérairement) qui aurait dû occuper une plus grande place dans le Panthéon littéraire français. Dérangeant, émancipateur d’idées dérangeantes mais aussi impossible à classer parmi les écrivains de son époque ce qui explique peut-être son absence dans les manuels scolaires... Mais combien actuelles sont ses idées, sa manière d’appréhender les problèmes du pauvre (qu’il défendait) et ceux du riche (qu’il critiquait), de l’Homme et de la Femme, du vrai et du faux. Ceci pour ses convictions et surtout la qualité de son jugement et des écrits qui nous sont parvenus.

Philippe Prévost, le metteur en scène avec  Sylvie Langlois, en plus d’être la réincarnation récurrente et théâtrale d’Isidore Lechat («Les affaires sont les affaires»), est reconnu comme la référence mirbelo-trielloise et même plus. Quant à la ville Triel c’est là que Mirbeau a fait construire cette superbe villa,  encore visible aujourd‘hui, qu’entourait jadis un jardin magnifique dont la description rappelle que l’auteur des « Farces et Moralités » aimait les fleurs. Malheureusement, un siècle d’abandon rend cet endroit désolé, fantomatique parfois. Jusqu’à quand ?  Cette maison méritait mieux et Triel aussi !

Les Comédiens de la Tour, entre deux invitations de troupes talentueuses et extérieures, affichent Les affaires sont les affaires et Le foyer ; jadis c'était Le journal d’une femme de chambre (adaptation théâtrale d'un roman qu'il faut aussi lire). Après Pauvres diables, spectacle conçu d’après les Contes cruels  et Mirbeau fait des siennes, une mosaïque de textes choisis pour retranscrire l’univers hétéroclite de leur « hôte », voici maintenant, extraites des Farces et Moralités, quatre courtes pièces : Les amants, L’épidémie, Vieux ménage et Scrupules.  

 

L'EPIDEMIE

Dans une salle des délibérations du conseil municipal, dans une grande ville maritime.

Le membre de l’opposition : De  quoi  s'agit-il,  alors ?  Pourquoi  toutes ces précautions ?... Pourquoi ce mystère ?

Le membre de la majorité : Je ne sais pas de quoi il s'agit... Mais...

Le membre de l’opposition : Si vous ne savez pas de quoi il  s'agit,  taisez-vous.

Le membre de la majorité : Je me tairai si  je veux... Vous n'avez pas de leçons à me donner...

....

Le maire  (d'une voix qui domine le bruit) : L'épidémie est sur l'arsenal et, principalement, sur la caserne de l'artillerie de marine.

....

Le docteur Triceps : Du calme, Messieurs... Ne nous emportons pas... Procédons avec méthode... (Au maire.) Combien de décès ?

Le maire : Hier,  douze   soldats sont   morts... ce malin, seize.

Le docteur Triceps (approuvant) : Ha !... Combien de malades ?

Le maire : A l'heure actuelle, on compte cent trente-cinq malades.

Le docteur Triceps (même jeu) : Ha !... (Il prend des notes.) C'est normal...

Le membre de la majorité : Pas d'officiers ?

Le maire : Non... pas d'officiers, heureusement... Le mal s'arrête aux adjudants... Il ne s'attaque qu'aux simples soldats et aux sous-officiers, comme toujours.

Le docteur Triceps : C'est normal.

Le membre de la majorité : Je remercie Monsieur le maire de ses explications loyales et rassurantes...

.....

Le maire : (avec  effort) : Messieurs... Une   nouvelle   incroyable...   affreuse... foudroyante !

Tous : Parlez ! Parlez donc !

Le maire : Messieurs !  (Il laisse retomber la lettre sur la table) : Un bourgeois est mort !

Le membre de l’opposition : Qu'est-ce que vous dites !

Le  maire : Un bourgeois est mort... emporté par  l'épidémie !

Quelques voix  (étranglées par la peur) : Ce n'est pas possible ! Ce n'est pas possible !

....

Extraits de L’épidémie d’Otave Mirbeau (Farces et Moralités, Fasquelle éditeur 1923 (page 4 et suivantes).

 

 

Un théâtre qui engendre le débat

Le spectacle ne manque pas de qualités tant par le jeu d'actrices et d'acteurs qui y croient vraiment que par la mise en scène sobre mais suffisante pour donner vie à l'ensemble, seconds rôles compris. L’esprit de Mirbeau, toujours présent, parfois subtilement suggéré, peut ne pas être perçu par certains spectateurs, pour lesquels des explications auraient été bien nécessaires. Autres temps, autres références. Toutefois les idées fusent, les dialogues jaillissent, les personnages vivent devant nos yeux des situations presque caricaturales mais tout cela va trop vite et demande une attention soutenue pour recevoir plus qu’une simple représentation, une conviction, une psychologie ou simplement un sentiment exprimé mais pas assez ressenti. Malgré tout, le public apprécie le jeu des acteurs ; ceux-ci, y compris le désinvolte voleur dans Scrupules, sentent le désarroi des uns, l’inconstance des autres, les faux-semblants de tous.

Ces pièces auraient leur place pour l'ouverture d'un débat grand public sur le thème "L'Homme et la Femme selon Octave Mirbeau" ou « Haines, amours et faux-semblants à la Belle Epoque » (titres non déposés).

Tous ces "ingrédients" exprimant naturellement les idées de l'auteur  sont là, bien présents mais pas assez perceptibles si l'on n'est pas "préparé" par un meneur de jeu qui aurait dans un ensemble cohérent conclu le précédent tableau et introduit le suivant. Un lien existe pourtant, sinon humain du moins perceptible sans effort, c’est le regard de Mirbeau sur la nature humaine, son humanisme parfois cruel qu'expriment les personnages par leurs va-et-vient contradictoires.

Description d’un «caprice extrahumain »

Mirbeau n'est pas Molière, encore moins Marivaux. Il joue de l’absurde des situations comme des dialogues. L’Homme est le plus souvent la victime, consentante malgré les apparences, et la femme un tyran qui joue, avec une extrême efficacité, sur tous les registres d'un genre de psychologie ordinaire. Et cela marche ! Les hommes de la fin du XIXe siècle étaient-ils plus  vulnérables que ceux de notre XXIe ? On voudrait bien le croire. Pour ce qui est de l'homme Mirbeau, à la lecture de ses romans « autobiographiques », il semble qu’il ne devait pas en être éloigné. Encore faudrait-il deviner s'il était consentant et donc s'y complaisait ou résigné après une vie pendant laquelle il a fréquenté des personnages féminins proches de ceux que l’on retrouve dans ses contes, ses romans et son théâtre. A-t-il inventé ou vécu les situations jouées comme dans la première pièce Les amants, une parodie caricaturale du langage amoureux dans laquelle les répliques s’entremêlent ou dans le conte tourbillonnant des contradictions qu’échangent « Clotilde et moi ». Histoire d’un rendez-vous galant, secret et coûteux, pendant lequel « l’ivresse, enfin, et la sécurité tant souhaitée (de notre adultère !)" se terminent mal après plusieurs répliques insupportables, à la limite de l’absurde parcequ'elles succèdent à un dialogue affichant « tous les genres de supplices où peut vous mettre le caprice extrahumain d’une femme… » vient la fin, la soumission sans appel ainsi exprimée :  « Et la rage dans le cœur, maudissant  toutes les femmes, je sortais. »

Mirbeau misogyne ? Je ne le pense pas. La pièce  Scrupules (un voleur professionnel surpris par la riche volée), dans laquelle Philippe Prévost à astucieusement remplacé l’acteur masculin, le volé, montré un peu ridicule dans le texte d’origine, par une actrice (Agnès Henry). Cette comédienne parvient à nous faire apprécier le jeu - crédible - de la femme astucieuse, intelligente, à la limite de la séduction qui entortille le voleur sans souci pour l’argumentation qu'elle pratique habilement. Un concours de faux gagnant / gagnant à la fin duquel le voleur (l’homme bien sûr) a perdu la face. Notons l’humour inattendu des répliques bien soutenu par les 'échanges verbaux qui transmettent au spectateur des sentiments que l’auteur aurait surement apprécié.     

Un caricaturiste social

Les deux autres pièces présentées participent de la caricature sociale. Que dire du "Vieux ménage" sinon qu’il ressemble, en plus concentré, aux Lalaire (les patrons de Célestine) du Journal d’une femme de chambre, y compris la jalousie intériorisée. L’œil inquisiteur et indiscret de Célestine a encore fait des ravages car, si c’est à travers le regard de Mirbeau qu’on juge ce couple dont les rapports sont usés jusqu’à la trame, n’est-ce pas le reflet de sa propre existence qu’il décrit ? Au biographe de répondre. Mais peut-on être objectif à propos d'un "personnage à l'univers hétéroclite" tel que Mirbeau ? Pas de Journal pas de Mémoires, il reste la correspondance et les milliers de pages d'articles et de contes écrits souvent à la première personne. Etonnant ?

Cela n’empêche pas que les innombrables commentaires construits sur des recherches approfondies  mais qui n’apportent qu’un éclairage extérieur, alors c’est au lecteur de se faire sa propre idée sur le contenu d’une richesse inouïe de chaque conte ou de chaque article qu’il faut situer dans l’actualité de l’époque ;  il faut, également,  lire et relire les romans, parfois difficiles, afin d’apprécier la lucidité qu’ils révèlent. En effet, plus qu’une histoire profondément humaine, c’est toute une époque qui est décrite ; on y trouve les mêmes préoccupations, les mêmes tics que ceux qu’on ressent aujourd’hui et le constat sauvagement réel que les échecs et les turpitudes des anciens n’ont pas servi de leçon à ceux qui sont venus après.

Un verbe toujours actuel

C’est pourquoi une pièce comme "L’épidémie" (première représentation au théâtre Antoine le 29 avril 1898)  n’est ni une parodie ni une caricature mais la bien triste réalité du quotidien, telle que la perçoit le public, hier comme aujourd'hui, à travers les reportages, les débats et les entretiens. N'oublions pas que Mirbeau est aussi journaliste. Cette épidémie de fièvre typhoïde a réellement touché les garnisons à Beaune en 1894 (link is external), résultat :  pas d'enquête, pas de responsable !

Les médias s’emploient de leur mieux à approcher la réalité des faits qu’ils relatent. Ils ne sont pas à l’abri de manipulations (vous avez dit désinformation ?) ou de l’instrumentalisation (indépendance ou soumission à l’autorité ?) ou encore des dénigrements (vrais ? faux ? porteurs d’alertes orientées…).

Décidément les mots que n’entendent que les oreilles qui veulent bien les comprendre n’ont de « perle » que le sens qu’on veut bien leur donner et les dialogues sévères écrits, il y a 100 ans, par Octave Mirbeau sonnent encore comme s'ils avaient été écrits aujourd’hui. 

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