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Commémoration

La ville de Poissy rend hommage à Octave Mirbeau

Par: 
Claude Barouh

C’est dans le cadre somptueux du château de Villiers que la grande exposition pisciacaise consacrée à Octave Mirbeau a été inaugurée le 30 septembre 2017. Ont été ajoutés aux panneaux de nombreux autographes issus de la collection de la société Octave Mirbeau. Visites, dédicaces, conférence. Durant un mois, la ville de Poissy rendra ainsi hommage à cet "homme emblématique".

La société Octave Mirbeau a prêté son concours à la ville de Poissy qui a réalisé, avec cette exposition grand public une performance culturelle remarquable : rendre hommage à Octave Mirbeau,  écrivain inclassable, dont on commémore internationalement, en 2017, le centenaire de la disparition.

Une œuvre encore dérangeante de nos jours

En effet, en cette année, au cours de laquelle d’innombrables hommages sont rendus à celui que l'écrivain russe Tolstoï (1828-1910) qualifiait en son temps de «plus grand écrivain de France», l’initiative de Vincent-Richard Bloch(1) et Rodrigo Acosta(2) est l’exemple même de ce que Pierre Michel(3) qualifie de « sortie du purgatoire » de ce « grand mystificateur », Octave Mirbeau (1848-1917).

Mais direz-vous, il n'est pas inconnu ! Les Affaires sont les affaires(4) est une pièce jouée et rejouée depuis sa création en 1903, Le Journal d’une femme de chambre (1900) comme Le Jardin des supplices (1899), sont présents en bibliophilie de luxe, comme en Livres de poche à la portée de tout lecteur un peu curieux. Parallèlement, plusieurs adaptations  cinématographiques ou théâtrales (plus ou moins fidèles) du Journal...  s’affichent ici ou là... Reste que Mirbeau n’est pas étudié au lycée et que son œuvre n’est encore aujourd’hui, du moins en France, qu’affaire de spécialistes.

Si la place du dramaturge est reconnue, le journaliste, le conteur, le romancier, le pamphlétaire le sont beaucoup moins. Si Octave Mirbeau a été « considéré dans toute l’Europe, au tournant du siècle, comme un des écrivains les plus éminents et les plus représentatifs de notre littérature », sa « voix de prophète et d’imprécateur » s’est tue, car ceux dont il avait dénoncé les méfaits se sont vengés en occultant, durant pratiquement un siècle, la partie la plus forte et dérangeante de son œuvre, selon Pierre Michel.

L'exposition de Poissy dit et montre (presque) tout ce qui permet une découverte de l'homme, de sa vie, de son œuvre et du contexte de l'époque (deuxième moitié du XIXe siècle). Consacrer une visite attentive à cette exposition, c’est comme assister à une pièce de théâtre depuis les coulisses : le faux devient vrai, le joué se révèle vivant, la comédie se transforme en bouffonnerie, le drame reste parfois une tragédie car le talent de l’auteur, présent dans chaque panneau, enrichit le visiteur-spectateur, en savoir et en esprit critique.

C’est pourquoi les thèmes présentés méritent d’être énumérés : Biographie - Alice Regnault épouse Mirbeau - Mirbeau conteur - Mirbeau romancier - Le théâtre de Mirbeau - Les combats politiques - Les combats pour l’enfant - Les combats littéraires - L'académie Goncourt - Mirbeau critique d’art - Mirbeau peintre - Mirbeau et la musique, etc.

Sur chacun d’eux se révèle la diversité des sujets que « L’imprécateur au cœur fidèle »(5) a traité tout au long de sa vie avec la volonté de  « faire trembler les puissants. Un “justicier” comme dit Zola, qui a donné son cœur aux misérables et aux souffrants de ce monde »(6).

A choisir entre le riche et le pauvre, il prend le parti du second, il défend l’opprimé et a « pendant quarante ans, démasqué, stigmatisé et fait grimacer, avec une férocité jubilatoire, tous ceux qu'un vain peuple, dûment crétinisé, s'obstine à respecter : les démagogues, forbans de la politique ; les spéculateurs et affairistes, les pirates de la bourse, et les requins de l'industrie et du commerce ; les monstres moraux du système répressif inique baptisé Justice ; les pétrisseurs d'âmes des Églises ; les rastaquouères des arts et des lettres, les guignols et les maîtres-chanteurs d'une presse vénale et anesthésiante ; et tous les bourgeois qui s'engraissent de la misère des pauvres, et qui, dépourvus de toute pitié, de tout sentiment artiste et de toute pensée personnelle, se sont dotés, pour leur confort moral et intellectuel, d'une indéracinable et homicide bonne conscience. »(7)

Aujourd'hui, le propos d'Octave Mirbeau est aussi actuel qu’à la fin du XIXe siècle !

Octave Mirbeau (1848-1917), le gentleman-vitrioleur   

Présent le jour de l’inauguration, Alain (George) Leduc (photo) vient d’écrire un ouvrage(9) remarqué, dans lequel il rappelle à propos de Mirbeau « son engagement total, irrévocable, dans sa pratique littéraire comme dans les combats esthétiques et politiques de son temps, font de cet écrivain un mentor, pour qui la création ne fut jamais simple affaire d'effusion et de divertissement. » Il tente ici, un siècle après la mort de cet écrivain majeur,  une nouvelle approche de la vie et de l'œuvre de cet « anarchiste exemplaire », ce parfait « gentleman-vitrioleur » et pour l'auteur, lire ou relire l’œuvre d’Octave Mirbeau c’est aller à la rencontre d’un homme qui « fut de toutes les luttes de son époque, comme en témoignent ses infatigables combats auprès des opprimés et des laissés-pour-compte ».

A Triel deux jeunes auteurs orientaux rencontrent Mirbeau

(Conférence d'Eléna Fornero, chercheuse et journaliste indépendante)

Octave Mirbeau fit construire en 1909 « la maison de ses rêves à Cheverchemont près de Triel ». Celui que Sacha Guitry appelait « le grand contradicteur »(8) recevait peu de monde à la fin de sa vie. Pourtant, c’est à Triel qu’en juillet et août 1914 et ensuite qu'il accueillait ses jeunes voisins Albert Adès et Albert Josipovici.

« Un jour ils vinrent avec un manuscrit... » L’auteur d’innombrables contes apprécie le manuscrit que les deux jeunes écrivains égyptiens viennent d’achever. C’est Le livre de Goha le Simple. Mirbeau le pacifiste, est « désespéré par la guerre », sa santé décline ; pourtant, il signera la préface du livre le 25 octobre 1916. On peut y lire : « C'est l'Orient qui étincelle sous vos yeux, l'Orient avec ses odeurs de jasmin et de friture, avec ses femmes aux grosses croupes et ses fines vicieuses, avec ses belles brutes, ses souteneurs, ses imbéciles, ses intellectuels ».

Plus qu’une ambiance c’est un univers digne des 1001 nuits, riche de dizaines de personnages réels ou imaginés que l’on découvre au long de cet ouvrage venu d’ailleurs.

Après une première présentation à Triel en mars 2017, samedi 7 octobre, Elena Fornaro-Sandrone(10) a présenté le résultat de ses recherches au chateau de Villiers. :  une conférence intitulée Une amitié littéraire à Triel et une monographie de 34 pages richement illustrée.

Est-ce le résultat, dû au hasard, d’une rencontre provoquée par la résidence avec sa famille de la maison trielloise d’Albert Adès ? Ou bien les recherches approfondies et passionnantes sur cet auteur de jadis ? Il était lui aussi venu s'installer dans cette petite ville autrefois calme et campagnarde, rejoint par son ami Albert Josipovici ; leurs maisons familiales existent toujours.

Apprenant la présence du grand écrivain, ils prirent contact et, de cette rencontre insolite en cette période mouvementée, est née une « amitié littéraire » suivie d'échanges qui se sont instaurés entre ces jeunes auteurs orientaux et « L’imprécateur au cœur tendre »(5).

Souvenirs lointains ? Effets de mode ? Il semble ému par le personnage de Goha. « Cet être qui n'a pas d'équivalent dans toute la littérature, cet idiot que d'aucuns trouveront une fantaisie agréable, est pour ceux qui cherchent, pour ceux qui pensent, une lumière... une lumière parce que, à travers ses gestes et ses mots comiques ou tristes, il nous découvre son âme, notre âme à tous, il nous la fait toucher du doigt comme un objet »(11).

Loin des paradoxes que notre modernité virtuelle et instantanéiste nous impose continuellement, on découvrira en lisant Le livre de Goha le Simple le charme et la simplicité, ce qu'Eléna Fornero présente comme « un personnage de famille aisée mais irrémédiablement sot » en ajoutant qu’« il s’agit d’un homme au cœur d’enfant, drôle ou futé, selon les épisodes… » On peut le trouver déconcertant car il parvient à vivre « autrement ». Parasite Goha ? Peut-être. Plus malin qu'intelligent ? Sûrement... L’insouciante apparence d’un individu né du folklore oriental en fait parfois un être encombrant qui a tout son temps pour (mal ?) agir. Car il agit à sa guise, sans contrainte ni morale ni matérielle, ce qui lui permet de tromper, au sens propre comme au figuré, les plus roués des grands savants, amis ou hostiles, sous leur nez quand la (leur) femme qui l’attire n’est pas loin.

On peut admirer ou détester Goha, il n’est pas aussi « simple » que les auteurs veillent bien nous le présenter. C’est peut-être aussi cela qui a plu à Mirbeau.

Notes

  1. Adjoint à la culture.
  2. Représentant local de la Société Octave Mirbeau.
  3. Président fondateur de la Société Octave Mirbeau. Professeur agrégé à Anger. Il travaille sur Mirbeau depuis 1966.
  4. Représentée pour la première fois sur le théâtre de la Comédie-Française le 20 avril 1903.
  5. Titre de la biographie d’Octave Mirbeau par Jean-François Nivet et Pierre Michel (Librairie Séguier, 1990).
  6. Quatrième page de couverture de la biographie ci-dessus.
  7. Panneau d’introduction de l’expo.
  8. Cinquante ans d’occupations, Sacha Guitry, Presses de la Cité – Omnibus 1993 - page 674.
  9. Octave Mirbeau (1848-1917) le gentleman-vitrioleur 2017 – Editions libertaires – 230 pages -15 € par  Alain (Georges) Leduc, écrivain, critique d’art et socio-anthropologue.
  10. Eléna Fornaro-Sandrone Elena Fornero, née à Turin (Italie) est journaliste professionnelle depuis 1996, chargée de recherches sur Albert Adès.
  11. Préface signée par Octave Mirbeau.

V091017

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