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Chronique littéraire

Premier extrait du roman "Scooper"

Par : 
Jean-François Favre-Marinet

Jean-François Favre-Marinet s'est lancé dans une entreprise littéraire sans précédent à l'échelle locale : il a encore écrit un roman qui sera, à son tour, présenté périodiquement dans les colonnes du J2R. Voici le premier extrait du roman Scooper, qui présente comme toile de fond la région entre Triel, Verneuil-sur-Seine et Vernouillet.

« Je n'avais alors que vingt-quatre ans. Déjà à cette époque, ma vie était obscure, déréglée, farouchement solitaire.(1) » Tout juste diplômé, je me retrouvais hors de mon école, hors de tout champ social, jeté au milieu de nulle part après avoir feint d'exister. Rien ne sert de savoir par quels interminables cursus scolaires et changements de vocation je suis passé pour me retrouver dans cette affaire. Seuls les faits comptent, et justement, des faits, c'est ce que vous voulez. Me trompé-je ?

Il n'y a rien que je puisse décemment expliquer. Par le biais d'une histoire édulcorée, privée de sa cruelle vérité, ou par un tissu de mensonges qui ternirait ma gloire morbide. Vous méritez le vrai dans sa splendeur. Je ne me repends ni du mal que j'ai commis ni de celui qu'il me reste à faire. Oh ! N'y voyez rien de mal. Je suis assurément un honnête homme, à ma façon. Certes, je ne vous recommande pas ma compagnie. Je suis d'un ennui que peu ont jusque là supporté, et si vous parvenez à trouver en moi quelque intérêt, c'est que vous n'êtes pas si bon que vous croyez.
 
 Je me rendis à mon premier jour de travail avec le même flegme qui m'avait toujours si bien catégorisé. Les rues de Verneuil avaient bien changé depuis les années de mon départ, mais je m'y attardai peu. Je traversai la ville en levant tout juste la tête de mon guidon, les yeux rivés sur l'asphalte que j'avalais mètre après mètre. Arrivé à Triel, comme je devais me rendre quelques rues plus haut sur la colline, je mis pied à terre et finis le trajet ainsi, le vélo de mon enfance entre les mains et les mollets déjà endoloris. Rue des créneaux, je trouvai sans peine le bureau de la rédaction. Il n'y avait personne. Je poussai la porte et profitai du moment pour regarder autour de moi. C'était donc là que je travaillerai. Dans cette cage à poule bordélique. C'était une minuscule bicoque dans laquelle pouvaient tenir à peine trois personnes tellement les murs étaient proches les uns des autres. Des papiers s'entassaient de chaque côté : des factures, des ébauches d'articles, des brochures, tracts et autres invendus depuis l'ouverture du journal. Au milieu de ce capharnaüm, le dessin d'un enfant, grossier, abject tant par le choix des couleurs que par l'organisation des sujets. Il était si médiocre que Picasso en aurait fait un chef d’œuvre. Une voix retentit à l'étage. Je sursautai. C'était le directeur de la rédaction, Didier Chazel.


– Vous-êtes en retard.


 L'homme mit quelques temps avant de me rejoindre, ce qui permit à ma surprise de se dissiper. Il descendit par une trappe que je n'avais pas remarquée. Ses jambes étaient lourdes et l'échelle bien trop petite pour sa corpulence. Je n'aurais pas été surpris de voir les barreaux céder sous son poids et son derrière se fracasser mollement sur le sol. Il me serra la main d'une telle manière que je sentais déjà en lui un profond mépris à mon égard. Celui-ci se confirma lorsqu'il me tint le contrat d'embauche.
 

– Signez là.


 M'arrachant le papier des doigts, il le jeta dans le vrac – certainement avec les contrats des précédents journalistes à l'essai – et plongea dans un carton pour en sortir une pile de journaux qu'il me vautra dans les mains.
 

– Rendez-vous utile et allez distribuer ça dans la rue. On doit vendre si on ne veut pas fermer la boutique. Aller, dehors ! Et ramener l'argent !

 
 Je restai bouche bée de longues secondes. Moi qui ne m'attendais à rien de bien noble pour un premier travail, je tombais des nues devant une telle humiliation. Qui, aujourd'hui, en France, vendait des canards à la criée ? Je me serais attendu à tout, même à trier pendant des heures les myriades de papelards poussiéreux qui rongeaient le local, à photocopier la nécrologie pour chaque habitant de l'agglomération, même à laver les vitres et repeindre les murs. C'eut été moins cruel que me livrer à la rue. Je me permis tout de même de demander si, en tant que rédacteur, j'aurais un bureau, ne serait-ce qu'une table sur laquelle écrire. Le directeur me regarda d'un air grave, si grave que je le sens encore me détruire la rétine.
 

– Vous l'aurez quand vous serez rentré. Maintenant, déguerpissez !

 

Je m'exécutai, cette fois sans rechigner, et pénétrai dans ce que je voyais comme un purgatoire de bitume. Triel était sans doute des villes alentours la moins cosmopolite. C'était une ville de passage, une ville que l'on traverse, une ville que l'on ne voit que derrière son pare-brise. Les rues étaient étroites, escarpées, et les maisons semblaient tomber en lambeaux sur le trottoir. Le centre-ville consistait en un carrefour constamment embouteillé où se succédaient des échoppes que personne ne fréquentait. Il y avait tout juste la place pour les automobiles de se croiser et les piétons marchaient à même la chaussée tant l'espace manquait dans ce boyau infâme et dissout. La Seine coulait en contre-bas, invisible et muette sous le poids de la civilisation. Triel avait oublié le fleuve et craché ses néoplasmes jusque dans les bois de l'Hautil. Elle s'étendait à la manière d'une nécrose qui se corrode et se déchire.
 Sur les coups de dix heures, rares étaient les âmes qui s'égaraient encore sur les pavés. C'était un Samedi, si ma mémoire ne me trompe pas, et pourtant je ne rencontrais que les quelques fantômes d'un siècle révolu. Quelle roulure, ce Chazel ! Et moi aussi, j'étais bien roulé ! Je savais que si je rentrais bredouille, je ne ferais pas long feu à la rédaction et l'on me chasserait à grands coups de pied dans le derrière. Il n'y avait personne à qui vendre les journaux, encore moins à qui les donner, car troquer quelque chose dans la rue reste plus facile que le léguer. Pour celui qui achète, l'argent qu'il cède, même à contre cœur, le console dans l'idée qu'il a fait une bonne action, que sa petite monnaie aidera les enfants du tiers monde, pour un bien dont il n'aura aucune utilité. Mais si vous lui donnez le même bien sans rien lui demander en retour, c'est là que le malaise s'installe. Il se sent investi d'une mission trop grande pour son pauvre corps : se contenter d'un « merci ». Aujourd'hui, la générosité n'est appréciée qu'au travers d'attaches matérielles et concrètes, mais combien vidées de toute signification ! Gardez votre argent et vos fleurs, vos petites cartes et vos mots tendres. Prenez mes journaux, bordel, mais prenez-les et sortez-moi de ce merdier !

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Notes

1. 1 Dostoïevsky, Notes d'un souterrain, 1909

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