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La mémoire de GPS&O

Le château de Romainville à Ecquevilly, résidence d’un mécène des débuts de l’automobile et de l’aéronautique

Par : 
Michel Kohn - ACV, la mémoire de Villennes

Après plusieurs balades en vélo, qui lui ont fait découvrir et revoir un grand bâtiment de style anglo-normand, isolé au pied de la forêt des Alluets, l’auteur de cet article a recherché son histoire, à travers la presse du début du XXe siècle ; il vous la fait connaître ainsi que celle du riche et généreux industriel qui l’avait fait bâtir. 

INEDIT.

Le château de Romainville, dont il est question ici, n’est pas celui de la ville portant le même nom, dans le département de la Seine-Saint-Denis ; les vestiges de celui-ci ont été démolis en avril 2017. Aucun site Internet, local ou national, ne mentionne l’origine de cette bâtisse située dans la commune d’Ecquevilly ; seul le nom de son premier propriétaire, Henry Deutsch de la Meurthe, dont nous avions vu un buste dans le centre de la ville, étant précisé, une recherche était nécessaire. Grâce à la bibliothèque numérique Gallica de la Bibliothèque nationale de France, la presse de son époque permet, au delà du résumé de son histoire et de celle de sa famille, de relater ses villégiatures dans notre territoire,  de l’acquisition du domaine en 1898 à son décès en 1919.

Un manoir normand à l’emplacement d’un relais de chasse

Pour visiter le château, il faut faire partie du personnel de la société qui a transformé plusieurs châteaux en centres de séminaires d’entreprise ou y résider en tant que client (1).

Sa situation, dans un vallon dominé par la forêt, très pentue, des Alluets n’avait pas été choisie par hasard par Henry Deutsch de la Meurthe. Quatre marquis d’Ecquevilly avaient été, de père en fils, Capitaines-Généraux de la Vénerie des toiles de chasse, tentes, pavillons du Roi & équipage du sanglier. Ils pratiquaient eux-mêmes la chasse dans leur fief. Poursuivant notre randonnée cycliste sur des chemins escarpés de cette forêt, nous avons été étonnés que l’accès à certains, restés privés, soit interdit : ils appartiennent encore au domaine.

Un journal antisémite a protesté, violemment, contre l’achat de ces terres : « Le juif Deutsch (de la Meurthe) vient d'acheter l'ancien domaine situé dans le vallon de Romainville, qui appartenait autrefois au marquis d'Ecquevilly, et il a fait bâtir un château de chasse. Comme ce merveilleux morceau de terre française ne semblait pas assez vaste au juif Deutsch pour promener ses larges pieds, il y a joint une forte partie de la forêt des Al[l]uets. » (2)  Certains pourraient, de la même manière, critiquer le nouveau propriétaire, qui y élevait du gibier avant de le lâcher dans les bois environnants pour le poursuivre et l’abattre. Un article sur l’élevage, qu’il avait créé, donne la meilleure description du château à cette époque : « Ses terres, d'une contenance de trois cents hectares environ, sont admirablement situées. Les bois qui composent la majeure partie de la propriété sont à flanc de coteau ; ils sont bordés sur la route de « Quarante Sous » par une belle plaine dont une bonne partie appartient au domaine. Sur le haut, la plaine communale des Alluets-le-Roi limite la chasse. Le manoir, très grand, style normand, les communs, tout respire le confort "modem style". Rien ne manque en effet : électricité, téléphone, etc.  M. Deut[s]ch a métamorphosé à Romainville le simple rendez-vous de chasse qui existait primitivement et il demeure volontiers dans sa propriété pendant la belle saison. »(3)



La ressemblance de cette bâtisse avec certaines grandes villas de Deauville n’est pas étonnante, lorsque l’on sait qu’Henry Deutsch de la Meurthe fut l’un des fondateurs et des résidents de la cité balnéaire normande. L’architecte de son manoir ne serait-il pas celui de sa villa ?

Des huiles au pétrole, puis aux moteurs des automobiles et des aéroplanes

La famille du bâtisseur du manoir ne faisait pas partie de la noblesse, comme les anciens propriétaires du domaine. La particule et le nom Meurthe, qui fait référence à l’origine de sa famille en Lorraine, ont été ajoutés par le père d’Henry. D’origine modeste, il était venu, à Paris, fonder une société pour le traitement et le commerce des huiles végétales, avant d’en fabriquer ainsi que des graisses industrielles (4). L’huile de colza était, alors, utilisée pour alimenter des lampes à huile. En 1862, trois ans après la découverte de gisements souterrains de pétrole aux Etat-Unis, Alexandre Deutsch commença à raffiner du pétrole.

En 1876, il acquit une raffinerie à Rouen. D’autres suivirent en Gironde, en Espagne et dans le Caucase puis le développement international se poursuivit, notamment aux Etats-Unis, en association avec la famille Rothschild. Les fils d’Alexandre, Emile et Henry, transformèrent l’entreprise familiale en la société des Pétroles Jupiter, dont les produits étaient l’huile Jupiter, l'essence automobile Moto-Naphta et le pétrole lampant Luciline. Cette société est devenue la filiale française du groupe Royal-Dutch Shell.

Lorsque le moteur à explosion apparut au début des années 1880, la société Deutsch était la plus importante entreprise de raffinage française, assurant plus de la moitié de la production nationale. Favorisant ainsi l'extension de leurs affaires, les deux frères entreprirent d'encourager le développement de l'industrie automobile naissante, puis celui de la navigation aérienne.

Participation à l’essor de l’automobile et grave accident de la route

Henry Deutsch de la Meurthe a participé à la fondation, en 1895, de l'Automobile-Club de France, qui a été à l'origine d’évènements importants du sport automobile en France et dans le monde, notamment les Grands Prix de l’ACF et le Tour de France automobile en collaboration avec le journal Le Matin. Le mécène de la locomotion mécanique a possédé diverses voitures automobiles, en particulier un cab de la carrosserie Jeantaud. Il organisait des rallyes automobiles, appelés rallies-papiers, dont l’un s’est terminé à Romainville. Il a été l’un des concurrents de celui qui s’est déroulé de la Croix de Noailles, dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye, jusqu’à Meulan, où des régates sur la Seine l’ont suivi. Sa participation avait été annoncée ainsi : « M. Henry Deutsch de la Meurthe qui donne à tous l'exemple de l'ardeur sportive, s'est inscrit lui-même au nombre dès concurrents. Il pilotera, à cette occasion, la voiturette Renault, qui triompha récemment dans la course Paris-Vienne et qu'il vient d'acheter au vainqueur, M. Marcel Renault. » (5)


Il conduisait lui-même cette automobile «  d’une force de vingt-quatre chevaux », accompagné de son chauffeur-mécanicien, alors qu’il se rendait de Meulan à son château de Romainville, en août 1902. Dans la commune des Mureaux, la voiture tomba, à vive allure, dans un fossé profond : « L'accident s'était produit au bas d'une descente, dans une courbe que transforme en un périlleux casse-cou le pont jeté par dessus la voie ferrée à l'endroit dit "l'arche des graviers" »(6) ; le sportsman eut deux côtes enfoncées et une luxation d’une épaule.

Survol de Romainville par des aéroplanes et atterrissage d’un ballon dirigeable

A propos d’une fête décrite plus loin, en l’honneur d’un pilote d’aéroplane : « Quelques aviateurs, avaient projeté de venir à Romainville par la voie des airs  ;  le temps ne l'a pas permis, sans réussir cependant à gâter cette jolie fête » (7)

Nous n’avons pas de témoignage d’atterrissages d’avions dans la propriété d’Ecquevilly ; cela aurait possible car, à l’époque, leur gabarit était celui de nos  ULM. Toutefois, avant qu’Henry Deutsch de la Meurthe fît don, en 1908, de son ballon dirigeable Ville de Paris au ministère de la Guerre, pour remplacer, sur la frontière de l’est, le ballon Patrie fugitif (8), cet aéonef avait atterri à Romainville. Marchant à une allure de trente-sept kilomètres à l'heure, il eut à lutter contre un vent d'une vitesse de dix mètres à la seconde (9). Venu de l’aérodrome que le propriétaire possédait à Montesson, il eut de graves difficultés pour y retourner (10). A l’arrivée à Romainville, une fausse manœuvre avait faussé l'hélice, en la faisant heurter un talus.

Henry Deutsch de la Meurthe a joué un rôle éminent pour faire acquérir à la France la domination de l'air. Il participa, en 1898, à la fondation de l'Aéro-Club de France, dont il devint président ; c’était le cadre du mécénat pour le développement des technologies aéronautiques. L’année précédente, il avait proposé un prix pour l'aviateur qui parviendrait à atteindre la Tour Eiffel à partir de Saint-CIoud et à y revenir ! Cet exploit fut réalisé par Santos-Dumont en 1901. En 1904, il encouragea un vol d'un kilomètre et retour, qui fut réalisé, quatre ans plus tard, par Henri Farman. En 1906, il offrit un prix pour la traversée de la Manche.  Son intérêt pour l'aéronautique se traduisit par des participations dans plusieurs entreprises ; il créa la Société nationale de navigation aérienne pour exploiter les les brevets des frères Wright. Sa société Astra absorba celle du constructeur de son dirigeable, les Ateliers aérostatiques Surcouf.

La passion de la locomotion automobile, terrestre et aérienne, n’était pas sans danger. En mai 1912, dix ans, après son accident d’automobile, le mécène de l’aéronautique fut très grièvement blessé sur le terrain de manœuvre d’Issy-les-Moulineaux par une aile de l'hélice qui tua Maurice Berteaux, député de Seine & Oise, alors ministre de la Guerre. Ils étaient parmi les personnalités qui, avec cent mille personnes, assistaient à l'envolée de vingt aéroplanes, dont l’un s'abattit sur le sol.

Les fêtes lyriques du château de Romainville

Henry Deutsch de la Meurthe était très impliqué dans la vie musicale, finançant plusieurs associations philanthropiques et des théâtres d’opéra ; il pratiquait la musique pendant ses  loisirs : il a composé des pièces pour piano et chant ainsi qu’un opéra, Icare. Pour faire jouer cette épopée lyrique, dont l'argument est lié à son intérêt pour l'aéronautique, il a fait ériger un théâtre dans sa propriété de Romainville (11).
Une représentation eut, notamment, lieu à l’occasion de la remise, par l'Académie des sports, du prix attribué à l’aviateur André Beaumont pour trois courses qu’il avait gagnées (Paris-Rome, le Circuit européen et le Tour de l'Angleterre) : « La fête fut, d'ailleurs, un véritable tour de force, et il a fallu toute l'activité, toute la ferme et aimable autorité de l'organisateur pour qu'il en fût ainsi. Cependant, en effet, que ses invités déjeunaient, les uns dans le ravissant chalet normand de Romainville, les autres en plein air sous des dômes de verdure, M. Henry Deutsch (de la Meurthe) hâtait la mise au point final de la cérémonie à laquelle il avait voulu donner une gracieuse solennité ; il avait en effet réservé à ses hôtes l'artistique surprise d'une audition d'Icare, la très belle œuvre musicale que lui inspira la conquête de l'air, et dont il puisa les purs éléments dans un voyage au lieu même où naquit la légende ailée.

Un opéra à Romainville

Ce fut toute une affaire ; il fallut transporter là-bas des décors brossés pour la scène du très joli théâtre de style grec que M. Henry Deutsch a édifié dans une vaste grange que surmonte - coïncidence heureuse - un pigeonnier. » (12)

En juillet 1913, le manoir de Romainville accueillit les membres de la Société des Artistes et Amis de l'Opéra. Ils assistèrent au second acte de Parsifal, chanté en français et joué en costumes et avec décors, avant sa représentation au début de l’année suivante à l'Opéra. « Quel admirable cadre que ce beau domaine de Romainville-Ecquevilly pour situer les jardins enchantés de la magicienne Kundry ! La prairie tout émaillée de fleurs et les vergers surchargés de fruits déploient dans ce pays embaumé toutes leurs séductions, et l'œil du spectateur est préparé sans transitions brusques aux émerveillements de la mise en scène [...] Les privilégiés furent nombreux, car les Amis de l'Opéra sont légion, et la route de Paris à Saint-Germain et à Mantes était, dès deux heures et demie, sillonnée de nombreuses autos qui conduisaient les invités à destination, tandis que les sociétaires venus par chemin de fer étaient véhiculés par des autobus qui les avaient attendus à la gare de Saint-Germain. A quatre heures, tout le monde était à son poste. La jolie salle de théâtre édifiée par l'architecte Um[b]denstock était bondée de spectatrices en délicieuses toilettes et de spectateurs dilettanti.  [...] On se souviendra longtemps de la fête à laquelle les Amis de l'Opéra avaient été conviés à Romainville; la Société que préside avec tant de zèle M. Henry Deutsch de la Meurthe a, hier, une fois de plus, bien justifié son titre et bien mérité de notre premier théâtre de musique. » (11)

Sources

1. http://www.chateauform.com/fr/maison/chateau-de-romainville/
2. L’Indépendant du Berry, 20/11/1898
3. Le Sport illustré, 4/1/1903
4. Une élite parisienne : les familles de la grande bourgeoisie juive (1870-1939), Cyril Grange, Editions CNRS, 2016
5. Le Journal du dimanche, 3/8/1902
6. Gil Blas, 5/8/1902, L'Intransigeant, 6/8/1902, et Le Petit journal, 5/8/1902
7. Le Gaulois, 30/6/1912
8. La Vie au grand air, 25/1/1908
9. Messidor, 7/9/1907
10. Le Temps, 9/9/1907
11. Le Figaro, 30/6/1912
12. Le Gaulois, 7/7/1913

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